10 novembre 2021
L’annonce faite à Marie, Claudel ou la mystique à l’opéra
France, Nantes, 2022-09-20. Creation of the opera L Annonce Faite A Marie, by Angers Nantes Opera. Repetitions in Graslin Theater, Nantes. For his first opera, composer Philippe Leroux creates an intimate and dizzying score, giving life to what Paul Claudel called an opera of words, a dialogue between drama and poetry, between voice and breath. Co-produced by Angers Nantes Opera, Opera de Rennes, Ircam-Centre Pompidou, with the support of the Fonds de creation lyrique (SACD). Composed by Philippe Leroux, directed by Celie Pauthe – 20 september 2022 – Nantes – Theatre Graslin. Photograph by Delphine Perrin / Hans Lucas. France, Angers, 2022-04-26. France, Nantes, 2022-09-20. Creation de L Annonce Faite A Marie, par Angers Nantes Opera. Repetitions au theatre Graslin a Nantes. Pour son premier opera, le compositeur Philippe Leroux cree une partition intimiste et vertigineuse, donnant vie à ce que Paul Claudel appelait un opera de parole, dialogue entre drame et poesie, entre voix et souffle. Coproduction Angers Nantes Opera, Opera de Rennes, Ircam-Centre Pompidou, avec le soutien du Fonds de creation lyrique (SACD). Composition Philippe Leroux, Mise en scène Celie Pauthe – 20 septembre 2022 – Nantes – Theatre Graslin. Photographie de Delphine Perrin / Hans Lucas.

Un an après Le soulier de satin au Palais Garnier, Claudel inspire à nouveau les scènes d’opéra françaises, avec la création par l’Angers Nantes Opéra et l’Opéra de Rennes du premier opéra de Philippe Leroux, L’annonce fait à Marie. Créée en 1912 au Théâtre de l’Oeuvre dans une mise en scène d’Aurélien Lugné-Poe, la pièce est l’oeuvre de toute une vie – si elle n’est pas la première écrite, elle fut la première de Claudel à avoir été jouée, et le poète français, qui en avait déjà imaginée une version en 1892, sous le titre La jeune fille Violaine, l’a remaniée en 1948 pour le Théâtre Hébertot. Ce huis clos familial et mystique dans un Moyen-âge de convention, où Violaine Vercors, répudiée parce qu’elle a contracté la lèpre suite au baiser de pardon à Pierre de Craon, va sauver l’enfant de sa sœur Mara, jalouse jusqu’à la tuer, avait déjà inspiré, dès 1935 une adaptation lyrique, en allemand, par Walter Braunfelds, L’Annonciation. Après l’opus de Marc Bleuse donné à Toulouse en 2019, Philippe Leroux est ainsi le troisième à essayer la transsubstantiation de la pièce en opéra.

Pour ce premier essai, que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de coup de maître, si longtemps différé, Philippe Leroux a voulu épouser les linéaments de la prosodie claudélienne, à laquelle la transparence de l’écriture garantit la lisibilité, sans céder pour autant à une totale servilité, en refusant la systématisation de l’amplification émotionnelle de la parole dans la tradition lyrique. Si le redoublement par les pupitres instrumentaux du flux verbal dans les premiers scènes confine à une certaine redondance, accentuée par une orchestration chambriste à rebours de toute pâte symphonique, portée avec un engagement et une lisibilité remarquables par les pupitres de l’Ensemble Cairn sous la direction de Guillaume Bourgogne, le rapport entre la fosse et le chant évolue pour accompagner la tension singulière de ce mystère initiatique vers la rémission chrétienne, avec la guérison miraculeuse de l’enfant de Mara. Le spectateur finit par être happé par ce chemin vers la révélation, jusqu’à oublier la durée de l’ouvrage, deux heures trente sans entracte.

Un opéra de voix

La large palette de la facture vocale constitue sans nul doute la clef de voûte d’un ouvrage qui ne se contente pas d’une simple distribution de rôles en tessitures et caractères – laquelle ne fait pas défaut. En Violaine, Raphaëlle Kennedy affirme une ferveur intransigeante avec les autres et avec son destin. L’homogénéité de son timbre habillé de lumière contraste avec l’hétérogénéité de registres de sa sœur Mara, reflet non seulement de sa duplicité, sinon sa méchanceté, mais sans doute aussi de sa possession par le Malin, ainsi que l’illustrent les saisissantes raucités qu’elle fait entendre en particulier dans l’hostilité face au miracle de la résurrection de l’enfant défunt. Marc Scoffoni se distingue par une maturation de son baryton qui confère une juste autorité paternelle à Anne Vercors, dont l’épouse Elisabeth, confiée au lyrisme calibré de Els Janssens Vansmunster, ne survit pas au premier acte. Charles Rice résume l’impulsivité et les préjugés de Jacques Hury, quand Vincent Bouchot confère à Pierre de Craon une humanité repentante. Avec l’appui de l’informatique musicale de l’Ircam, des bribes de la déclamation vibrante – et d’images – de Paul Claudel s’ajoutent au consort des personnages et des timbres. La biographie ajoute ainsi un délicat feuilletage à l’épreuve de la miséricorde : la foi du poète et celle de Violaine se croisent, et d’aucuns pourraient tisser des parallèles entre la lèpre de l’héroïne et la folie de Camille, la sœur aînée du dramaturge.

Dans la scénographie minérale de Guillaume Delaveau, sous les lumières économes de Sébastien Michaud au diapason de la décantation du propos, le spectacle conçu par Célie Pauthe se révèle fidèle à la convention temporelle de la pièce : suggérée par les costumes d’Anaïs Romand, l’époque des Croisades ne verse jamais dans le pittoresque. Comme la musique de Philippe Leroux, le spectacle réussit à abstraire le drame de Claudel hors de sa périodisation narrative comme de son ancrage au moment de l’écriture pour prolonger une ombre contemporaine sur l’interrogation de la condition humaine, libérée des mirages dont la recouvrent l’ici et maintenant de l’actualité.

Par Gilles Charlassier

L’Annonce fait à Marie, opéra de Philippe Leroux, Opéra de Nantes, octobre 2022, Opéra de Rennes du 6 au 9 octobre 2022 et à Angers le 19 novembre 2022.

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