19 mai 2016
La Traviata au travers de la serrure liégeoise

Traviata (Roger Joakim et Mirela Gradinaru) © Lorraine Wauters - Opéra Royal de Wallonie-4

Il n’est pas nécessaire de courir après l’avant-garde pour proposer d’estimables spectacles lyriques, et l’Opéra de Liège le démontre avec une reprise d’une Traviata réglée par son directeur artistique, Stefano Mazzonis di Pralafera. Muni d’une serrure en format agrandi aux dimensions de la scène où peut se refléter l’audience autant que l’on peut deviner ce qui se passe derrière, le rideau prépare habilement la curiosité du spectateur, non exempte peut-être d’un soupçon de voyeurisme, tout autant qu’il se fait porte ouverte sur le passé, imitant le roman de Dumas, écrit à la manière de mémoires. Habillé dans des tons où domine sensiblement le rouge, les décors d’Edoardo Sanchi jouent avec les dimensions du lit, s’amenuisant à mesure que croît le dépouillement de l’héroïne – opulentes au début, celles-ci laissent à peine la place pour une malade au dernier acte – tandis que les poupées consolent la dévoyée autant qu’elles résument ce qu’elle reste pour les hommes qui la convoitent. Si l’ensemble ne recherche point quelque transposition moderne auto-proclamée, les costumes de Kaat Tilley s’autorisent une théâtralité colorée qu’illustrent les prétendants tournant autour de la courtisane. Assumant l’essentiel du drame, la lecture équilibrée du metteur en scène italien ne néglige pas les détails et rend touchant le destin de la prima donna, sans verser dans les excès du sentimentalisme – signe qu’il s’avère inutile de renier les archétypes pour s’épargner les stéréotypes stériles.

Parfum de sincérité

A l’affiche chaque soir pendant une décade grâce à l’alternance des distributions, la première offre à Mirela Gradinaru son baptême liégeois en Violetta. Une fois accoutumés aux effets de couleur de la soprano roumaine, l’intensité de son incarnation met en valeur la volubilité de son instrument, à l’aise sur l’ensemble de la tessiture jusque dans les aigus aériens. Egalement novice sur la scène wallonne, Javier Tomé Fernández n’économise pas la passion d’Alfredo, qu’il habite d’une pointe de maladresse où se lit l’impulsivité de la jeunesse. Solaire non dénué de fragilité, son timbre contraste avec la pâte de Mario Cassi en Germont, qui, par la rondeur charnue de l’émission, condense une autorité paternelle vibrante de sensibilité. Le reste du plateau ne démérite aucunement, et s’inscrit généralement dans les attendus des caractères respectifs. La discrète acidité d’Alexise Yerna sied à la volatilité de Flora. Papuna Tchuradze livre un Gaston d’aussi belle tenue que le Marquis d’Obigny dévolu à Patrick Delcour, tandis que Roger Joakim se glisse avec gourmandise dans l’aplomb de Douphol. Mentionnons encore l’Annina de Laura Balidemaj, ainsi que Grenvil et Giuseppe, qui reviennent à Alexei Gorbatchev et Marcel Arpots. On n’oubliera pas les choeurs, préparés avec soin et enthousiasme par Pierre Iodice. Quant à la direction de Francesco Ciluffo, elle se révèle attentive aux dynamiques dramatiques de la partition, au diapason d’une production n’a pas besoin de la sclérose de la tradition ou de l’avant-garde pour mettre en avant la vérité intime de La Traviata.

Par Gilles Charlassier

La Traviata, Opéra de Liège, mai 2016

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