12 décembre 2011
La soirée sera belle

 

“Quelle est la première bonne question à se poser à soi-même? Je pourrais me tutoyer, non?”. Derrière une petite liseuse, un magnéto posé sur la table, Jacques Gamblin apparaît. La lumière se fait, après le noir, une heure et demie durant pour vibrer grâce à l’intelligence, l’humanité de Romain Gary, cet écrivain génial, qui fut le seul auteur à avoir eu deux fois le Goncourt, grâce à son pseudonyme, Emile Ajar. L’exercice est amusant et tiré de son livre La nuit sera calme; celui de l’auto-interview car il “n’éprouve aucun amour propre à s’ouvrir à n’importe qui”. Gary veut dire “brûle” en russe et Gamblin lui rend, sur la scène du 104,  un hommage ô combien inspiré, avec ce petit magnéto qui lui pose dans sa propre voix les questions. “J’étais trop maigre pour pouvoir tout donner, trop maigre à l’intérieur”. Les extraits qu’a sélectionnés Gamblin sont des merveilles, tout y est remarquable et donne envie d’être soi-même un magnéto pour pouvoir tout enregistrer. Se souvenir de la beauté de phrases comme “Je l’ai eu très tard” quand l’écrivain parle de sa mère, “Qu’est-il devenu ? Je ne suis pas allé demander aux allemands…”, lorsqu’il évoque ce pianiste polonais, “Il n’y a pas de destin, il y a des hommes et des femmes qui souffrent” pour se souvenir,  la voix de Jacques Gamblin se brisant,  d’Ilona qui s’habillait de gris “sans grisaille” et comment il n’a jamais revu cela – un amour si pur, mais “ça dépend après comment on regarde”.

Combattant à vie

Romain Gary était un poète de la vie, aux prises directes avec elle “tant qu’il n’y aura pas une femme enceinte à la tribune de l’Assemblée Nationale, quand on parlera de la France, on mentira”. Et d’évoquer ses amis combattants comme Mougeotte, à qui l’on offre une rue lugubre de Paris “qu’ils ne se réclament pas de l’hommage mais de l’immobilier”. Gary, aviateur pendant la guerre,  les a vus, jour après jour, ne pas revenir, même celui qui disait avant chaque vol “ce soir, la nuit sera calme”. Son humanité vient de là, de cette vie vraiment vécue – “j’étais une queue avec du désespoir autour”– à vivre en sautant des repas dans une chambre de bonne, même s’il a Françoise – qui se donna à lui parce qu’il ne valait rien, sinon, “elle aurait eu trop honte”, lui avait-elle dit. Le cul, il en parle sans vulgarité aucune, avec bonheur, le drame étant que “toute une élite n’a pas accepté d’en avoir un” et, cette idée qu’il y a deux choses que l’on ne peut pas faire avec le cul:  le spiritualiser et s’en passer. Il refusera ainsi les propositions de De Gaulle pour ne pas perdre sa liberté sexuelle, certain de ne pouvoir résister aux tentations et suffisamment élégant pour ne pas vouloir salir la fonction -à méditer en ce moment…

Comment ne pas être saisi en entendant la belle voix de Gamblin redonner vie à Gary, de la justesse de ses analyses et leur actualité? Sur les délinquants mineurs, quel superbe passage que celui sur ces voyous qui le deviennent car “sans témoin, sans trou à eux; pas de centre de gravité, pas de modèle. Il faut donner à un enfant quelque chose à aimer, il n’y a dans les prisons et les maisons de redressement pas un chien,  pas un oiseau. L’enfance délinquante c’est avant tout des enfants sans chien, ni chat.” Ces leçons d’humanité, il les donnera en toutes circonstances, pendant ces quinze années de diplomatie, où il découvrira la frustration et le sentiment d’impuissance, atterré que personne ne pense vraiment au futur et persuadé que les idées, “il faut les prendre par la main, les palper, pour voir si c’est chaud”. Les chasses à l’homme au Burundi d’un dictateur fou qui tire depuis un hélico fourni par la France- il apprendra vite mais n’acceptera jamais “le nombre de cadavres qu’il faut pour dégeler la situation”.

Gamblin et le fantôme de Jouvet

“Es-tu bien dans ta peau? “, se demande-t-il? Et de répondre “Il faudrait être un inconscient ou un salaud pour répondre oui”. Un salaud comme ce chauffeur de taxi qui, à l’Ile Maurice, lui offre une fillette de 10 ans et sa soeur à peine plus âgée. Comment il mettra une planche clouée sur son siège conducteur pour se repaître de son cri et comment il donnera à rêver à ces petites filles une nuit durant- chantant sur leurs demandes les merveilles du maoïsme, car “détruire ce rêve, ça aurait été encore pire que de les prendre toutes les deux”. Partout où il va, il saura regarder l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau et singulier comme ce juif qui lit chaque jour le journal chez le kiosquier, lequel allemand, accepte “cet accord tacite sur les dommages et intérêts”. Cela, en oubliant jamais un humour grinçant, incarné mieux que quiconque par Jacques Gamblin, avec son air de ne pas y toucher façon Louis Jouvet, lorsque réalisant que l’on ne sait toujours pas comment écrire Auschwitz, il commente” il faudra recommencer, par souci d’orthographe”.

L’amour pour survivre

Romain Gary, sa vie durant, essayera d’être comme Atlas, “qui n’est pas écrasé par le poids du monde, car il est un danseur”. Son conseil ? ” Lorsque la bêtise se fait trop puissante, couche-toi et imagine que tu es au bord de l’océan, lui seul a les moyens vocaux pour la faire taire.” Alors, il est prêt à nouveau à affronter le monde, “avec mon filet à papillon, je cours et ça fait encore un personnage, une vie, un amour.” D’amour, bien sûr, qui restera sans doute la grande affaire de la vie de ce “catholique non croyant”. Lorsqu’il parle de  Jésus, “premier balbutiement de féminité”, de son fils “qui tient chaud”, des femmes auxquelles il grattera le dos lorsqu’il ne pourra plus leur faire l’amour.  Et, bien sûr, de sa mère qui lui apporta, dit-il, le bonheur absolu – relire à ce propos “La promesse de l’aube” ; quand, couché, il écoutait, il guettait le bruit de la clé dans la porte et qu’il savait qu’elle allait l’appeler pour savoir s’il était là. Alors, “ça ronronnait à l’intérieur.”

Par Laetitia Monsacré

Du 9 au 17 décembre 2011, à 20h 30. Il reste peu de places mais tentez sur place votre chance, car, au 104, beaucoup de choses sont possibles grâce à une équipe formidable menée par José Manuel Gonçalves qui a su transformer les anciennes pompes funèbres- attention il n’y a jamais eu de morts ici- en un lieu aujourd’hui “habité”. En témoigne le pot après la première, vendredi, où chacun pouvait deviser tranquillement avec Jacques Gamblin, vin blanc pour lui, ou très bonne cuvée du Gard pour le rouge, de quoi prolonger le plaisir…

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