22 mars 2017
La féerie russe à l’heure contemporaine à Gand

 

Partie intégrante du répertoire dans les théâtres lyriques russes, les opéras de Rimski-Korsakov restent relativement rares sur les scènes occidentales. Si Paris vient de donner une chance à La Fille de neige ce printemps, l’Opéra des Flandres referme sa saison en remettant à l’honneur Sadko, que l’Europe de l’Ouest n’avait pas proposé sur ses planches depuis près de quatre décennies. L’exotisme féerique très slave du livret, sorte de mélange entre Orphée et Russalka puisée dans les légendes russes médéviales, n’est peut-être pas étranger à cette méconnaissance. La coproduction commandée à Daniel Kramer par Aviel Cahn, avec Brastislava – où elle sera donnée au début de l’année prochaine – extrait la pièce de son supposé handicap folklorique pour lui conférer une résonance contemporaine.

Sadko chez les tour-opérateurs

Ridiculisé par les marchands de Novgorod, dans une ambiance qui tourne ici au lynchage, Sadko trouve refuge auprès de l’amour de la princesse des mers Volkhova, laquelle lui confère un pouvoir alchimique pour aider l’idéaliste poète à retrouver prestige auprès de la cupidité humaine, au prix du sacrifice de la nymphe. Dans un décor qui transpose les flots en étendue de terre noire, Annette Murschetz troque la vastitude marine pour le globe lunaire, autre métonymie du miroir onirique, tandis que l’action est ramenée à un réalisme trivial, auquel n’échappent pas les costumes de Constance Hoffman, jusqu’à la figure du héros, médiocre saltimbanque du micro plutôt que rhapsode inspiré. La scène des bonimenteurs et le départ de l’expédition forment une satire incisive de la trompeuse quête de dépaysement touristique : le voyage statique de douze heures jette ainsi une lumière crue sur le consumérisme des loisirs, immobilisme qui ne part à la découverte de nouveaux horizons que pour rester dans sa bulle, sans sortir de ce qu’il connaît. Fonctionnant comme un reflet ramenant, parfois de manière un peu appuyée, l’intrigue à la réalité du monde d’aujourd’hui, le panneau vidéo imaginé par Darrel Maloney se remplit alors de carlingues d’A380 sous les couleurs de différentes compagnies. Mais à vouloir trop mettre en avant le rachat mercantile des rêves, le spectacle finit par altérer la dramaturgie de l’oeuvre, et la rendre quelque peu maladroite.

Une belle redécouverte

L’inimitable inspiration de Rimski-Korkavov n’en est pas pour autant desservie, bien au contraire, grâce à un plateau où tous sont en prise de rôle. Zurab Zurabishvili n’ignore aucunement la complexité de Sadko, tirant parti d’une endurance théâtrale égale à celle de sa voix. En Ljoebava Boesnajevna, son humaine épouse, Victoria Yarovaya se montre à sa hauteur, dans une admirable confrontation au troisième tableau. La méritante Betsy Horne distille la part de mystère de Volchova, même si d’aucuns attendraient un supplément d’accomplissement technique. Anatoli Kotscherga ne peut quant à lui guère aller au-delà de l’autorité du roi des mers. Les ressources du Jeune Ensemble de l’Opéra des Flandres s’entendent avec l’irrésistible générosité de Raehann Bryce-Davis en Nezjata, quand on appréciera le Doeda campé par Evgeny Solodovnikov, ainsi que le marchand indien dévolu à Adam Smith. Ceux de Venise et de Varangia reviennent aux solides Pavel Yankovski et Tijl Faveyts. Mentionnons encore le Sopjel de Michael J. Scott, ainsi que les deux gouverneurs, dévolus à Stephan Adriaens et Patrick Cromheeke. Préparés par Jan Schweiger, les choeurs s’investissent dans une épopée dont Dmitri Jurowski fait redécouvrir l’incomparable lyrisme symphonique, sans s’appesantir inutilement : on retrouve avec plaisir l’intelligente sensibilité du cadet de la dynastie Jurowski que l’on entendue il y a deux ans dans la Khovantschina, peu avant qu’il ne quitte ses fonctions de directeur musical de l’Opéra des Flandres.

Par Gilles Charlassier

Sadko, Gand, juin-juillet 2017

 

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