5 août 2017
La création musicale sur les sommets alpins

 

Rejoindre La Grave se mérite : aux confins du Dauphiné et de la frontière italienne, au cœur du massif de l’Oisans, il faut troquer le train pour plus d’une heure et demie de bus afin de rejoindre ce havre de nature, aux premières loges du glacier de La Meije où aimait se ressourcer Messiaen. C’est pour marcher sur les pas du compositeur ornithologue que Gaétan Puaud a initié, autour de cette figure centrale du siècle passé, un festival de musique contemporaine. Pour cette vingtième édition, Tristan Murail est invité en résidence, assistant le 26 juillet à la première française de son quatuor Sogni, ombre e fumi par les Diotima.

La création constitue d’ailleurs l’une des colonnes vertébrales du festival, et la « Nuit de l’électronique » concoctée pour le jeudi 27 juillet en témoigne. L’immersion musicale, scandée à mi-parcours par une collation sous la fraîcheur étoilée, constitue l’un des points d’orgue de la semaine à La Meije – l’an dernier les mélomanes s’étaient pressés pour entendre l’intégralité du Catalogue des oiseaux de Messiaen. Si, pour cette fois encore, le clavier se trouve mis à l’honneur, le piano partage l’affiche avec un de ses homologues électroniques, les ondes Martenot, imaginées en 1928 par un violoncelliste, et pour lesquelles Messiaen a écrit plusieurs œuvres majeures, à l’exemple de la Turangalîla-Symphonie.

Les ondes Martenot et Tristan Murail à l’honneur

Ce sont deux Monodies en quart de ton, pages de dimensions plus modestes écrites juste avant la guerre, que Nathalie Forget offre au public de l’église de La Grave. Dans ces zakouskis au cœur d’un programme roboratif, les chromatismes modulés par la bague sur le ruban parallèle au clavier rappellent un peu le vibrato chaleureux du violoncelle, voire de la voix humaine, et distillent un discret lyrisme. Avec Flore Merlin, la soliste française propose une autre partition composée peu après l’invention de l’instrument, Trois poèmes pour ondes Martenot et piano de Jolivet, où s’élèvent les ressources expressives d’un chant sinueux et étrange.

Egalement ondiste, Tristan Murail rejoint sa consoeur en ouverture dans l’une de ses cinq oeuvres à l’affiche de la soirée, Mach 2,5 pour deux ondes Martenot. Invitation à une exploration au cœur de la matière sonore, la pièce esquisse, avec ses effets de densité et d’échos, une profondeur spatiale, que ne démentiront pas les titres des autres ouvrages, également très suggestifs. D’une redoutable virtuosité qui n’effraie pas Nathalie Forget, La Conquête de l’Antarctique, pour ondes solo, poursuit une épure dénuée de toute sentimentalité. Tigres de verre joue de la complémentarité entre ondes et piano pour envelopper l’auditeur dans un maelström acoustique aux résonances parfois presque sous-marines. Quant à Territoires de l’oubli, vaste panorama de près d’une demi-heure, c’est avec tout le bagage ondiste que Murail aborde les cordes frappées, pour dépasser les limites trop naturelles du son pianistique.

Création et imagination électroacoustique

Commande du festival, Tox, pour ondes Martenot et piano est dédiée aux deux interprètes, Nathalie Forget et Flore Martin. Daniel Figols-Cuevas n’y éprouve peut-être pas le même besoin expérimental que ses aînés, et s’attache d’abord à séduire avec un jeu de contrastes aux allures concertantes, ménageant avec habileté l’expressivité du propos, sans se limiter à une gratuité démonstrative. Autre première mondiale, donnée au retour de la collation, A chamber to be haunted de Franck Bedrossian, s’inspire d’un poème éponyme d’Emily Dickinson, et met en miroir les deux violons de Hae-Sun Kang et Aya Kono : le dédoublement du thème musical s’aventure ainsi aux confins de l’hallucination.

C’est d’ailleurs à l’électroacoustique qu’est consacrée la seconde partie de la soirée. Cinquième pièce de Murail, Winter Fragments est conçue pour six pupitres et sons électroniques, placés sous la direction de Bruno Mantovani, directeur du Conservatoire National de Paris, avec lequel le festival Messiaen entretient un partenariat, et qui sera par ailleurs le compositeur en résidence de l’édition 2018. En mémoire à Gérard Grisey, la partition dévoile progressivement le motif initial de son Prologue pour alto et électronique, confié alors à Ieva Struogyte. D’une économie remarquable, cette étude instrumentale modifiant imperceptiblement un thème de cinq notes reçoit un appoint informatique vraisemblablement bien au-delà des intentions de l’auteur. Après Logo pour violon et électronique de Sampo Haapamäki, les contraintes contraires de l’église et du dispositif électroacoustique ne manquent pas de se manifester dans le conclusif Dialogue de l’ombre double de Boulez, donné dans sa version pour saxophone par Antonio Garcia Jorge, à la maîtrise indéniable.

Les visions de Messiaen

Le lendemain, vendredi 28, les deux pianos complémentaires de Marie Vermeulin et Vanessa Wagner livrent une autre création, également sollicitée par le festival, Hora de François Meïmoun – après un introductif Nuages de Debussy, en lieu et place des Quatre figures de résonance de Dutilleux initialement prévues. Conçu comme une variation autour du geste chorégraphique, ou plus exactement de son émergence, le travail de Meïmoun rappelle celui d’un Ravel, dans La Valse, ou même le Liszt de la Méphisto-Valse. Le résultat invite, avec efficacité, aux sources de l’ivresse rythmique, et, à l’expédition sonore autoproclamée, préfère une certaine tradition pianistique, soutenue avec intelligence par la vitalité de l’interprétation, et qui ne boude pas le plaisir de l’oreille.

Le cycle des Visions de l’Amen de Messiaen referme le concert, sous le signe d’un parcours initiatique qui ne saurait mieux consoner avec la pureté étoilée des sommets alpins. Après un Amen de la création qui procède du silence avant de faire tinter un diaphane motif de carillon, l’Amen des étoiles, de la planète à l’anneau prend des allures de puissante danse cosmique, ici dessinée sans emphase inutile. A l’intériorité de L’Agonie de Jésus succède l’intense intériorité de l’Amen du désir, qui, en bis, servira de viatique pour la nuit. On reconnaît la connaissance ornithologique encyclopédique du compositeur dans l’Amen des Anges, des Saints, du chant des oiseaux, qui s’achève sur une lumineuse floraison de babils. La dureté monolithique du Jugement cède enfin à la radieuse conclusion de la Consommation, dont la densité s’affirme avec une constante clarté, redoublant un étourdissement de sérénité que le mélomane aime retrouver à la Grave en compagnie de Messiaen.

Par Gilles Charlassier

Festival Messiaen au Pays de la Meije, La Grave, du 22 au 30 juillet 2017 – concerts des 27 et 28 juillet 2017

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs