9 juillet 2016
Juventus en résistance

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Le succès attire la jalousie, et Juventus n’échappe pas aux rivalités de clocher : le président de l’Association des amis de Juventus est parti avec la caisse et la boîte à outils du festival, pillant les idées de ce rendez-vous unique dans le paysage musical français, sinon européen, sans avoir la moindre idée de la manière de les mettre en œuvre. Elargie au fil des années, sous la bienveillance maternelle de Georges Gara, qui l’a enfantée, la famille Juventus a toujours su cultiver son irréductible identité où l’excellence rime avec partage et convivialité – entre solistes, comme avec le public. La menace que ces manœuvres pour le moins déloyales envers le fondateur comme à l’égard des artistes a fait peser sur la manifestation a incité la plupart des lauréats à signer deux tribunes ces derniers mois, où a pu se dessiner en filigrane toute une génération de musiciens, et non des moindres. Si elles n’ont pas eu raison de la foi des organisateurs, l’édition 2016 a dû être ramenée à une seule journée – précédée d’un off la veille – condensant en deux concerts l’esprit de Juventus dans un salutaire acte de résistance.

Une édition 2016 condensée

Après un récital de piano sous les doigts de Frédéric Vaysse-Knitter, faisant voisiner Haydn et Liszt avec Chopin et Debussy dans une sorte de dialogue franco-germanique, le concert du soir réunit onze des quelque 106 lauréats qui ont progressivement rejoint la bande au fil de ces vingt-cinq dernières années. La Sonnerie de Siegfried – condensant les motifs du héros wagnérien – prélude avec le cor virtuose et nuancé de Félix Dervaux, natif de Cambrai coopté l’an dernier, à quelques allocutions induites par les circonstances. Le corniste se joint ensuite au piano de Frédéric Vaysse-Knitter pour la Sonate en mi bémol majeur de Paul Hindemith. Le duo ne craint pas d’affronter une écriture exigeante, où la démonstration l’emporte sans doute parfois sur une émotion contenue dans les limites de la forme. Par contraste, le Premier Quatuor avec piano en sol mineur K 478 de Mozart où Ferenc Vizi s’associe au trio à cordes réunissant Liana Gourdjia, Nathan Braude et Alexey Stadler, ne se montre pas avare de sensibilité, et le Rondo final illustre à merveille le génie de l’enfant prodige de Salzbourg, jouant avec les cadences et les attentes de l’auditeur, tout en glissant sur une versatilité de sentiments qui frémit ici avec une jubilatoire volubilité.

Le goût de surprendre

Après l’entracte, Ronald van Spaendonck ne peut manquer de faire un parallèle entre les péripéties tragi-comiques esquissées par l’Arlequin de Louis Cahuzac et les avanies de Juventus. Sa clarinette se délecte des volutes malicieuses de la partition qu’elle dessine avec une gourmandise communicative. Témoin de l’ouverture de répertoire du festival, cette page rare ne se limite pas à la confiserie circonstancielle. Accompagnée au piano par Frédéric Vaysse-Knitter, Laurène Durantel réserve une surprise en jouant à la contrebasse une transcription d’Après un rêve de Fauré, d’une belle générosité. C’est une intention de rendre hommage à l’une des figures majeures de la musique contemporaine, décédé au début de l’année que Ferenc Vizi a choisi les Douze notations pour piano de Boulez. Démentant la réputation d’austérité et de difficulté de ce cycle de pièces brèves qu’il s’excuse presque d’offrir au public, le soliste roumain fait ressortir brillamment la synthèse que le recueil opère entre la vitalité rythmique de Stravinski, le sens de la couleur de Debussy et l’économie extrême d’un Webern. Avec évidence, il élève au rang de classique ces vignettes sonores entre abstraction et figuration schématique à la manière d’un Klee – peintre que Boulez admirait profondément. Quant au sextuor Souvenirs de Florence de Tchaïkovski, il referme la soirée sous le signe d’une passion que les interprètes – Graf Mourja, Liana Gourdjia, Nathan Braude, Léa Hennino, Alexey Stadler et Hermine Horiot – exaltent avec une énergie décomplexée. A l’image de l’ultime bougie que Georges Gara laisse sur le chandelier du plateau, la flamme de Juventus demeure vivante, que son avenir reste à Cambrai ou parte à la conquêtes d’horizons plus sereins.

Par Gilles Charlassier

Festival Juventus, Cambrai, 2 juillet 2016

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