10 juillet 2014
Juventus à Cambrai, ou la musique en partage

07-07 - concert (6) kolesnikov
A l’heure où d’aucuns épluchent, tels des catalogues, les palmarès de concours pour composer leur festival – et mieux vendre leurs produits dérivés, vins ou autres – Georges Gara se contente de favoriser les rencontres entre musiciens pour agrandir la famille Juventus – « sa » famille pourrait-on dire tant il incarne une figure paternelle et fédératrice autour de laquelle tous se rassemblent. C’est d’ailleurs lui qui, chaque soir, prend le micro pour présenter les solistes et le programme, rituel immuable revêtu d’un relief particulier en ce lundi 7 juillet où le premier des trois nouveaux lauréats de ce cru 2014 donne son concert d’intronisation.

Pavel Kolesnikov, pudeur et intelligence d’un jeune virtuose

Pavel Kolesnikov nous vient de Sibérie. Sa blonde et juvénile frimousse recèle une maîtrise technique aussi aboutie que sa musicalité, et il le démontre dès la Sonate Clair de lune. Son Beethoven préfère la concentration à l’impulsivité : le célèbre Adagio – qui a donné son titre à la partition – ne s’épanche pas inutilement et l’on retrouve cette sobriété dans un Allegretto précis et économe. Sans doute le finale, Presto agitato, retient-il un peu sa nervosité colérique et se montre-t-il trop respectueux du piano. Mais cette retenue préserve avec soin la pudeur intimiste des six Moments musicaux opus 94 de Schubert, bercés dans une fausse nonchalance. Le Moderato en ut dièse mineur égrène ses doubles croches avec la fluidité et l’allant d’une Partita de Bach – hommage subtil et discret qui illumine la clarté polyphonique du morceau.
En seconde partie, le clavier du russe aborde Schumann et ses Nachtstücke opus 23, qu’il déploie avec un prometteur sens de la narration. Dénué de tout cabotinage, son jeu fait vivre une matière sonore riche et évocatrice. Si l’inspiration du compositeur romantique aime les digressions, l’intelligence de la construction d’ensemble n’échappe pas à Pavel Kolesnikov, ni à la nôtre. Cette sensibilité se retrouve dans Scriabine avec lequel le jeune pianiste manifeste des affinités évidentes, ainsi qu’en témoignent deux pièces d’une remarquable concision. En six minutes, Vers la flamme opus 72 décrit une incandescente ascension mystique, que l’on ne boudera pas d’ailleurs en second bis – le premier sera un Nocturne de Chopin. Egalement resserrée, la Quatrième Sonate  prépare dans l’Andante l’envolée du Prestissimo final, où l’éblouissante virtuosité du musicien russe, jamais gratuite, s’épanouit librement.

Le plaisir des retrouvailles

Autre rendez-vous obligé de Juventus, les soirées « anciens lauréats » réunissent les promotions passées sous le signe de l’amitié et du partage, valeurs cardinales de ce festival unique. Issu de la première cuvée, en 1991, Alexandre Tharaud ouvre les réjouissances avec sa transcription de l’Adagietto de la Cinquième Symphonie de Mahler où plane évidemment l’ombre de Mort à Venise,  et cette adaptation, lumineuse et apaisée, recueille, au fil de ses tournées, une juste reconnaissance qui l’inscrit déjà au répertoire. A quatre mains, avec Frédéric Vaysse-Knitter, il livre une réjouissante suite de Peer Gynt. Avec Jakob Koranyi au violoncelle et Ronald van Spaendonck à la clarinette, il fait goûter quatre savoureuses pièces de l’opus 83 de Bruch.
Privilège du festival, c’est dans une version avec contrebasse – remplaçant le second violoncelle – que l’on entend l’ultime Quintette à cordes de Schubert. Entrée dans la famille Juventus l’an dernier, Laurène Durantel y fait valoir un jeu très intuitif, en communion avec les basses charnues de son instrument, tandis que Marc Bouchkov – également lauréat 2013, dont on avait recensé – et encensé –  dans nos colonnes le premier concert – impulse tel un premier violon une dynamique volontaire à ses partenaires. D’une manière très théâtrale, les tempi sont fortement contrastés, d’un côté la contemplation extatique, de l’autre l’inquiétude fiévreuse, et le finale se déchaîne telle une fuite en avant. On a connu des visions plus équilibrées, mais on ne peut rester insensible à une telle énergie et une prise de risque qui frôle ça et là une certaine précipitation. Preuve que la musique de chambre est bien et bien un art vivant.
Gilles Charlassier

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs