28 septembre 2013
Huis clos carcéral


Ultime jalon de la saga Janacek version Carsen à Strasbourg, De la maison des morts est aussi le dernier opus lyrique du compositeur tchèque, tiré des Souvenirs de la maison des morts, roman inspiré à Dostoïevski par les cinq ans qu’il passa dans un bagne en Sibérie. Si l’économie de l’opéra – moins d’une heure trente de musique – condense inéluctablement les détails historiques de l’original littéraire, l’essence de l’univers carcéral s’y exprime avec une acuité à laquelle s’est révélé sensible Robert Carsen.
Fidèle à l’habitude du metteur en scène canadien, l’action se déroule dans un décor unique de briques sombres, dépouillé à l’extrême, où la seule espérance vient de la lueur en coulisses, côté cour – mince lien avec un extérieur inaccessible. Même si d’aucuns pourront trouver le dispositif un peu léché pour ce sordide-là, il se révèle d’une grande narrativité et met en valeur dans chacun des actes les récits grâce auxquels les prisonniers se donnent l’illusion de maintenir un contact avec le monde, qui ne peut évidemment se conjuguer qu’au passé, et éclaire efficacement les différents registres successifs. Théâtre dans le théâtre, les ombres du deuxième acte, dans une sorte de vaudeville, se distinguent par leur truculence – peu importe la mollesse de l’organe, seule la longueur semble ici importer pour le plaisir de l’épouse adultère –, tandis que le long monologue de Chichkov se termine sur la mort de son rival Filka Morozov, dissimulé sous le nom de Luka Kuzmitch.

Une musique âpre et bouleversante

Afin de davantage resserrer l’action et renforcer l’aspect concentrationnaire, la courte intervention de la prostituée a été éludée. Parfois confié à un mezzo, le rôle du jeune Aleja a été confié, pour plus de réalisme à un ténor aigu, l’excellent Pascal Charbonneau applaudi il y a quelques mois dans David et Jonathas de Charpentier à Aix puis à l’Opéra Comique. On reconnaît le solide métier de Nicolas Cavallier en Gorjantchikov, le noble qui arrive dans le camp au début de l’œuvre et en ressort libre à la fin. Mais véritable opéra d’ensemble, c’est surtout la puissance évocatrice de ces voix perdues et rendues presqu’anonymes par la détention qui frappe l’imagination, appuyée par les robustes chœurs de l’Opéra national du Rhin.
Quant à l’oreille, elle est bousculée par les harmonies âpres et tranchantes d’une partition qui pousse à leur aboutissement les principes de Janacek – toute note doit être expressive. A la tête de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, Marko Letonja, qui a choisi la version de Charles Mackerras, fidèle aux intentions originelles du compositeur dénaturées quelque peu par les arrangements lors de la création en 1930 pour rendre l’œuvre plus accessible et jouable, restitue avec une admirable précision l’extrême complexité rythmique de l’opéra, alors que les vents – en particulier les cuivres – affirment une belle marge de progression. Sans doute peut-on regretter des textures un peu compactes quand il faudrait plus de transparence. Le spectacle n’en demeure pas moins d’excellente facture, et constitue une opportunité, à Strasbourg ou à Mulhouse, d’écouter l’un des plus modernes opus de Janacek, hélas trop rare sur les scènes françaises. Alors, direction l’Alsace…
GC

De la maison des morts, Opéra national du Rhin, jusqu’au 5 octobre à Strasbourg et les 18 et 20 octobre à Mulhouse.

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs