10 juillet 2017
Gourmandes chorégraphies à New York

Comme chaque année à la fin du printemps, les entrechats prennent le relais des grands gosiers au Metropolitan Opera de New York, avec l’American Ballet Theater – ABT pour les habitués. En résidence dans la compagnie new-yorkaise, Alexei Ratmansky, danseur, et désormais chorégraphe russe, qui a dirigé le Ballet du Bolchoï entre 2004 et 2009, s’attache à redécouvrir des œuvres oubliées, qu’il fait revivre avec son langage assaisonnant habilement un classicisme soucieux des sources historiques – ainsi qu’en a témoigné sa Belle au bois dormant – avec un zeste de modernité féerique et élégante, propre à rassembler les publics.

Une redécouverte bien fouettée

Sa nouvelle production de Whipped cream en témoigne. Créée en 1924 à l’Opéra de Vienne avec une chorégraphie de Heinrich Kröller, la pièce de Richard Strauss décrit les aventures d’un petit garçon qui aime tant la crème fouettée qu’il s’en rendra malade. Les pâtisseries, thé, café et chocolat vont alors s’animer dans un rêve que rejoindra l’enfant après avoir échappé aux médecins et infirmières. Intarissable variation sur le rythme de valse, la musique du compositeur allemand développe avec gourmandise les séductions de ce monde sucré auxquelles l’oreille ne saurait résister. Très colorée, la scénographie de Mark Ryden joue sans retenue le jeu du livre d’images et d’animations, avec une apparence de premier degré assumé, discrètement ironique, comme la partition. Tartes garnies, pains d’épices, pralinés, café, chocolat, et bien sûr chantilly envahissent le plateau et chassent les blouses blanches et leurs terribles seringues, dans une sorte de parodie de Casse-Noisette. La chorégraphie, évidemment bien fouettée et efficacement narrative, donne un élan souriant à un spectacle savoureux où s’illustrent Herman Cornejo, en glouton impénitent qui joue l’innocence, le trio de boissons du goûter confié à Gillian Murphy, James Whiteside et Calvin Royal III, respectivement Princesse Thé aux fleurs, Prince Café et Prince Chocolat, la délicieuse Princesse Praline de Cassandra Trenary, ou encore le débonnaire Don Zucchero d’Arron Scott face au Docteur de Roman Zhurbin. Dans la fosse, David Lamarche met en branle les irrésistibles notes sur lesquels se règlent ce monde sucré et foisonnant, sans craindre l’indigestion.

La magie Tchaïkovski

Si la chantilly straussienne tient de la douceur inattendue pour le balletomane, le charme de Tchaïkovski fait en revanche bien partie du répertoire, et le programme consacré au musicien russe l’illustre sans ambages. Balanchine a naturellement été sensible à la sentimentalité de son compatriote, qu’il a traduite dans son épure raffinée. Mozartiana, sur une suite pastichant Mozart, réserve des numéros très maîtrisés, entre l’allant de la Gigue par Daniil Simkin, et le recueillement de Veronika Part dans la Preghiera, que l’on retrouve aux côtés de Blaine Hoven dans le Thème et Variations. La perfection technique du célèbre Pas de deux du troisième acte du Lac des cygnes incombe, quant à elle, à Isabella Boylston et Joseph Gorak, qui illustrent l’intensité d’une danse rayonnant d’elle-même. Si la soirée se referme avec AfterEffect, sur le Souvenir de Florence opus 70, réglé par Marcelo Gomes, on retiendra aussi l’entrée au répertoire de l’ABT du Souvenir d’un lieu cher revisité par Ratmansky, avec un quatuor de haute tenue – Stella Abrera, Marcello Gomes, Sarah Lane, Alban Lendorf. La magie Tchaïkovski opère toujours.

Par Gilles Charlassier

Whipped Cream et Tchaïkovsky Spectacular, American Ballet Theater, juin-juillet 2017

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs