2 décembre 2011
Jean Paul Goude, Le perfectionniste en culotte courte

 

Jean Paul Goude est comme zébulon, ce personnage monté sur ressort du Manège enchanté. D’ailleurs, il semble n’en être jamais descendu offrant sans coup férir ses créations où la créativité rivalise avec l’humour. Un vrai génie qui peut exaucer vos vœux à condition qu’ils soient un peu déjantés. Rappelez vous-enfin pour ma génération- cette BX rouge qui finissait avalée par Grace Jones dans un désert lointain ou ces femmes hystériques qui hurlaient “Égoïste” dans un Carlton reconstitué. N’était-ce pas avec du recul un certain âge d’or de la consommation sur lequel ce petit bout d’homme surfa? Aujourd’hui, signe des temps, il entre au musée après avoir habillé de la façon la plus jolie qui soit les affiches du métro- rappelez vous Laetitia Casta  dans tous ses états pour un célèbre magasin du boulevard Haussmann- et offert sur les  Champs Élysées le plus beau défilé de tous les temps-enfin du mien, avec le bicentenaire de la révolution française en 1989. Une autre époque vous dis-je…

Alors, cette rétrospective, ça vous fait quel effet?

Quand on me l’a proposée, j’ai dit non. Et puis j’ai pensé à la locomotive, qu’on pouvait la couper en trois morceaux et du coup qu’elle pouvait voyager dans le monde entier. C’est ça qui m’intéresse. Parce que j’ai envie que l’expo aille se balader. Je l’améliorerai d’ailleurs, il y a plein de trucs qui ne vont pas. Par exemple, si on va à Shangaï, je développerai la danse car je voudrais quelque chose de plus spectaculaire, de plus vivant. Ça l’est aujourd’hui mais ça pourrait l’être encore plus.

Je lui fais remarquer qu’il y a déjà, belle idée, cette jeune fille qui se ballade dans le musée. “C’est bien mais il n’y a pas de raison qu’il n’y en ait pas quarante ” me répond- t’ il.

Ce qui m’intéresse là, c’est que je trouve un nouveau public. Le public que j’ai depuis toujours, je ne le connais pas d’ailleurs, je m’aperçois qu’il est respectueux; parce qu’on est dans un musée, les gens parlent moins fort, ils essayent de comprendre, alors que si je m’exprime à travers un spot de TV, c’est vrai que toutes les petites finesses sont un peu perdues. Naturellement les amateurs de finesse s’y retrouvent mais la chose est faite pour vendre un produit donc il n’y a pas besoin de faire des rodomontades ou des gesticulations. Je suis  beaucoup plus à l’aise pour pratiquer le divertissement dans ce contexte. J’aimerais bien d’ailleurs faire une comédie musicale avec ce personnage créé par Edgar Morin, Goudemalion mais il faudrait acheter les droits des musiques, etc…alors que là, tout est là. Et je n’ai donc pas besoin de faire de concessions comme je devrais le faire au théâtre pour un public populaire, c’est à dire mettre des trucs attrape-bourgeois, non, là je peux me laisser aller, voire être trop subtil.

A profession, vous mettez quoi?

Maintenant je mets artiste. Sinon, je ne mets rien. Avant je n’osais pas, j’écrivais “réalisateur” ou “visual artist” – en anglais ça marche très bien. Il y a des formules en anglais qui sont beaucoup mieux adaptées! Maintenant, on me présente comme un touche à tout; pour moi, c’est péjoratif. Je ne suis pas touche à tout, j’utilise des outils différents car j’ai une certaine habilité manuelle ou intellectuelle, mais c’est tout. Le point de vue, c’est là où est l’art. Tous ces “medias” sont des façons différentes de m’exprimer mais le sujet, la  démarche est toujours la même. C’est ça qui m’intéresse. J’ai une obsession pour le dessin, la forme dans une approche très traditionnelle. Je suis fier aussi de faire vendre; les gens s’adressent à moi pour ça, mais ce n’est pas mon métier. Je ne suis pas un publicitaire. J’ai été invité par le monde de la publicité en amenant mon travail qui était déjà fait à l’avance. Mais je ne me suis jamais prostitué. Et aujourd’hui, ça a changé, on a moins besoin d’images, on préfère avoir plus de points de vente.

Goudemalion aurait-il existé sans les femmes?

Ma mère-je suis fils unique et mon père est mort quand j’avais 20 ans- est mon héroïne. Et c’est vrai que je passe ma vie à célébrer les femmes. Non pas seulement le corps de la femme mais la femme en général, surtout celles qui s’intéressent à moi bien sûr! Je dirais-même, qui ont le bon goût de s’intéresser à moi.

Je lui fais remarquer qu’elles ont toujours été exotiques. A quoi il me répond que oui, il fallait “tout, sauf maman”. Plus la glorification des indigènes dans les BD qu’il lisait. Mais qu’à l’automne de sa vie, il commence à s’intéresser à sa propre ethnie, séduit par exemple de plus en plus par les irlandaises…

Quelle est justement la femme qui vous séduit?

Un mélange de choses, une certaine allure, des gestes, une mentalité, de l’humour, il y a plein de choses. Pourquoi les gens ont un coup de foudre, moi je fonctionne à l’affect et cela, même dans le boulot, c’est un problème d’ailleurs! A ce propos, je ne travaille pas pour les Galeries Lafayette, mais pour Philippe Houzé, qui en est le patron. C’est un Monsieur qui s’est intéressé à mon travail et j’ai envie d’être à la hauteur du compliment qu’il me fait en s’intéressant à moi. Donc je lui fais des affiches – pas toujours formidables – mais j’essaye de faire de mon mieux pour l’épater. C’est un peu comme quelqu’un qui marcherait sur les mains pour épater son petit frère. Voilà ma motivation profonde.

Il me racontera longuement plus tard comment il venait d’apprendre que ses grand-parents qui tenaient un magasin de passementerie en face des Galeries Lafayette avaient été les victimes de ce rouleau compresseur. “Leur vie, c’est au bonheur des dames, c’est du Zola;  ils sont morts à trente ans dans la misère et tous les enfants ont été mis à l’orphelinat”.

A quel moment vous vous êtes dit que vous aviez un truc bien à vous à exprimer?

Oui, je me souviens du moment, celui où je me suis dit que j’allais pouvoir sortir de chez mes parents. C’est le jour où j’ai dessiné les minets du Drugstore de Neuilly, je les ai montrés à un directeur artistique qui, du jour au lendemain a décidé de les mettre sur les murs du Printemps et là, je suis sorti de la maison de mes parents . J’avais 20 ans. Ça c’est un grand moment alors qu’à l’origine je voulais être metteur en scène de comédies musicales. Les moments, aussi, avec Grace (Jones qui fut sa compagne au début des années 80 et avec laquelle il eut un fils) , sont des moments où je me suis senti comme une réincarnation… (Il cherche, se reprend, se parle à lui même “oh la, la non, non, il faut être patient, ça va venir”) … de Sternberg. Le couple Dietrich/Sternberg était un petit peu ce que j’avais en tête mais surtout la relation amère; le metteur en forme l’est toujours car c’est lui qu’on oublie, qu’on laisse de coté. Et d’ailleurs, un peu avant sa mort, j’ai lu une interview de lui où il était encore extrêmement amer,il disait “Marlène Dietrich, c’est moi!” Eh bien Grace Jones, c’était moi. Et d’ailleurs la période que je revendique, c’est “moi”, pas celle de Grace Jones.

Le défilé sur les Champs Elysées en 1989, quel regard portez-vous dessus vingt ans après?

C’est un travail bien fait. Il parait qu’on ne pourrait plus faire ça, l’ambiance n’est plus la même, les gens ne croient plus à l’utopie.

Je lui demande si, là encore, il était tel un scalpel en train d’observer ce qui n’allait pas.

Non, là il n’y avait plus rien à faire, surtout un spectacle de rue, il faut le laisser partir. C’est terminé, il y a eu plein d’incidents d’ailleurs comme à la répétition où il y avait 10 000 personnes habillées en noir, embouteillées sur la place de la Concorde, on aurait dit une boite de caviar avec des petites têtes; on n’avait pas prévu où les mettre après qu’ils aient défilé – quand je pense qu’on a tout réussi deux jours après… Mais ce soir-là, c’était un cauchemar, j’étais comme Napoléon à Waterloo. Ah la vache! mais, je ne veux pas trop en parler, j’ai fait tellement d’autres choses depuis…

Il s’arrête car il a remarqué que la valseuse ne tournait plus. Je le rassure, le musée a fermé. Et de nous imaginer tous deux  nous retrouvant enfermés dans les Arts Décoratifs toute une nuit; je parle d’essayer tous les bijoux, lui, les jouets.

Voilà qui est normal pour un enfant qui n’ a jamais cessé de jouer.

Par Laetitia Monsacré

Retrouvez l’exposition de Jean-Paul Goude dans l’ouvrage GoudeMalion publié aux éditions de La Martinière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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