16 août 2018
Festival de virtuosité musicale à Menton

 

A la tête du festival de Menton depuis six ans désormais, Paul-Emmanuel Thomas a remis le rendez-vous azuréen sur la carte des incontournables étapes de l’été mélomane. L’ouverture de la soixante-neuvième édition en témoigne, donnant un coup de projecteur sur la relève française, désormais reconnue bien au-delà des frontières.
C’est le cas de la première soirée, emmenée par Philippe Jaroussky et son ensemble Artaserse, aux côtés d’Emöke Baràth, dans un programme consacré à Haendel. Si André Borocz, le fondateur, a d’emblée reconnu combien la magie du parvis de la Basilique Saint-Michel était un écrin idéal pour le piano et la musique de chambre, l’actuel directeur artistique élargit avec tact le répertoire du mythique lieu. On a déjà d’ailleurs pu y entendre de l’opéra, et plus particulièrement du Baroque, même si cela constitue une certaine prise de risque acoustique, surtout si l’on ne souhaite pas priver trop de spectateurs à cause d’une jauge réduite – une tribune a été aménagée à cet effet, bien que les conditions y éloignent un peu de l’alchimie originelle. Un dispositif d’amplification pour les voix et les instruments pallie leur puissance limitée, à l’instar de la discrétion du luth, autorisant par exemple à restituer le continuo en haute-fidélité, quitte à redistribuer les équilibres naturels.

Festin baroque

Pour autant, ces essais et ces compromis inévitables, qui ne sont pas nécessairement inutiles à moyen terme, n’altèrent pas la séduction du florilège d’airs de Haendel, agrémenté de mouvements de concertos, présenté en ce dernier samedi de juillet. L’idée d’imaginer une continuité théâtrale à partir de morceaux de bravoure puisés dans des ouvrages différents n’est pas l’apanage de nos solistes de ce soir – Nathalie Stutzmann et son Orfeo 55 ont également concocté, récemment, un autre parcours de duos amoureux. Au-delà de cet artifice dramatique, c’est ici le timbre diaphane et délicat du contre-ténor qui retient le public, autant que le charme et la musicalité fine de la soprano hongroise, sa partenaire. L’alchimie de leur rencontre se reconnaît dans les deux duos d’Ariodante, entre le héros éponyme et sa bien-aimée, Ginevra, à l’innocence des débuts, comme la réconciliation finale, «Bramo aver mille vite », ou encore dans les adieux de Rodelinda et Berdarido, au deuxième acte de Rodelinda, « Io t’abbraccio ». Mais les solos de Cléopâtre, dans Giulio Cesare, « Se pieta », et d’Ariodante, « Scherza infida », comptent sans doute parmi les grands moments de la soirée, où l’émotion et l’expression se conjuguent avec une justesse admirable, et des couleurs aussi savoureuses que les pupitres d’Artaserse.
Paul-Emmanuel Thomas ne se contente pas de la réussite d’un spectacle inaugural, et tisse aussi des affinités dans sa programmation, qu’illustrent les deux premiers concerts pianistiques de cette édition 2018, placés sous le signe des études virtuoses, qui transcendent la nature d’abord pédagogique de la forme. Au Musée Cocteau dimanche 30 juillet, Jean-Frédéric Neuburger témoigne d’une habile ouverture à la création contemporaine, resituée avec intelligence dans l’histoire qui la nourrit. L’Etude de concert n°2 La leggierezza de Liszt met d’emblée en lumière une fluidité technique qui s’attache à la clarté de la construction, et se vérifie dans les trois pages de Debussy qui suivent, tirées du Livre II des Etudes, Pour les degrés chromatiques, Pour les agréments, et Pour les accords. Avec son ostinato rotatif, Spins de Manoury reconnaît sa dette envers Ligeti, dont il continue, sans servilité imitative, les alchimies entre le sonore et le visuel – on pensera, dans cette démultiplication de roues suggérées par le titre même, à certaines Etudes du maître hongrois, Colonne infinie, qui évoque une sculpture de Brancusi, ou encore Vertige.

Alchimie contemporaine

Hommage à Richter séduit également l’imagination, avant que le soliste, lui-même compositeur, ne livre sa Deuxième Etude – il en a actuellement écrit trois d’un cycle qui en comptera douze, et dont il a déjà conçu l’architecture. Cette vaste pièce qui fait appel à une large palette de ressources du clavier façonne les textures et les tempi avec une invention poétique remarquable, où l’exigence s’incarne dans une sensualité intellectuelle peut-être assez française, sans jamais céder aux facilités sentimentales. L’originalité de la musique d’aujourd’hui n’a pas nécessairement besoin de compromis pour toucher le public. Modulant les effets et les affects avec un sens du contraste et de la concentration, les douze Etudes opus 25 de Chopin referment l’évidente démonstration d’un des grands talents de la nouvelle génération, qui s’inscrit dans une lignée qui était un peu tombée en désuétude pendant la seconde moitié du vingtième siècle, celle des virtuoses-compositeurs.
Le lendemain, retour sur le parvis de la Basilique pour le récital de Bertrand Chamayou placé sous le signe du plus grand prince de cette espèce de musicien polymorphe, Franz Liszt, qui a d’ailleurs adapté pour son propre usage de concertiste maintes œuvres de ses confrères, et dont les paraphrases d’opéras constituent l’exemple le plus connu. Le pianiste français a cependant préféré ouvrir sa première partie de programme dévolue aux transcriptions avec les moins connus Six chants polonais de Chopin, suite d’estampes qu’il déroule avec une fluidité quasi narrative. Dans ces pièces brèves affleure souvent une mélancolie retenue et déliée – Mädchens Wunsch (Le souhait d’une jeune fille), Frühling (Printemps), Das Ringlein (L’anneau) – rehaussée par un allant mélodique et un bel instinct de la coloration délicate. Les arpèges qui balaient l’ivoire donnent l’impulsion à une Bacchanal (Chanson à boire) tout à fait dans le genre, avant les teintes nocturnes de Meine Freuden (Mon bonheur), ample page qui précède Die Heimkehr (Le retour de l’époux), qui fait résonner magistralement l’étendue du clavier, sans céder sur le calibrage de l’expression.

Liszt dans tous ses états

Deux lieder de Schumann, parmi les douze transcrits par Liszt, donnent un visage apparenté dans cette manière de capter le souffle intime de partitions qui ne le sont pas moins. Frühlingsnacht (Nuit de printemps) palpite avec le lyrisme lumineux de l’original vocal, et une sincérité que ne dément pas Widmung (Dédicace), d’une authentique chaleur, subtile et frémissante. Wagner, dont Liszt fut l’un des grands défenseurs et mécènes, s’invite avec deux vastes et célèbres scènes de son corpus opératique. La Marche de la cérémonie du Graal, à la fin du premier acte de Parsifal, distille des modulations hypnotiques que Bertrand Chamayou restitue avec équilibre et précision, au gré des évolutions de l’ombre vers la lumière, avant de retourner à la pénombre du silence. Sans brutalité aucune, le rituel est sculpté au gré des variations d’arpèges et de trilles et prend l’allure d’une extase à géométrie évolutive, comme les altérations de la perception spatio-temporelle. Le pinceau de l’interprète excelle tout autant dans la Mort d’Isolde, crescendo ondoyant dans un éclat aéré, qui dessine des milieux de densités sonores différentes, jusqu’à l’éther ultime.
Après l’entracte, le recueil des Douze études d’exécution transcendante attend les mains et les oreilles. Loin de se limiter à la débauche de notes imaginée par Liszt, le pianiste français met en évidence la forme commune qui structure chacun de ces morceaux de bravoure, présentés comme autant de tableaux. On savoure la tenue du Preludio augural, un Molto vivace volubile, puis un Paysage apollinien, chantant et sans pesanteur. Le tourbillon épique de Mazeppa ménage autant de force virile que de rêverie pendant l’intermède central apaisé, telle une méditation du héros sur sa destinée avant sa chevauchée finale. Les évanescents Feux follets cèdent à une Vision dense et lumineuse à la fois. Eroica et Wilde Jagd (Chasse sauvage) déploient une énergie évidente, sans exhibitionnisme, avant l’élégance de Ricordanza. L’Allegro agitato fait entendre la finesse d’un aigu d’où s’échappent des motifs à l’allure de papillons adamantins. Harmonies du soir respire avec générosité et délicatesse, quand le Chasse-neige conclusif confirme la profusion visuelle de l’inspiration lisztienne avec laquelle Bertrand Chamayou entretient une familiarité communicative, et renouvelée. En bis, une Berceuse du génie hongrois accompagne un dernier ressac de vagues et la magie mentonnaise sous la lune d’été. Une alchimie que le reste de ce soixante-neuvième de festival ne manquera pas de réitérer, en attendant l’édition anniversaire en 2019.

Par Gilles Charlassier

Festival de Menton, jusqu’au 11 août – concerts du 28, 29 et 30 juillet 2018

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