4 octobre 2013
Festin musical à Bucarest

Créé en 1958, trois ans après la mort de George Enescu, le festival en l’honneur du grand compositeur roumain a connu au fil des années et des aléas politico-économiques une périodicité diverse. Au fil des années et des aléas politico-économiques, il a connu une périodicité diverse, et depuis 2001, a lieu tous les deux ans. Cette édition 2013 sera d’ailleurs la première où le concours de violon, violoncelle, piano, chant et composition n’aura pas lieu en même temps que le festival, une façon de permettre au nom d’Enescu de résonner chaque année à Bucarest, en Roumanie – et au-delà. Il faut dire qu’avec en moyenne quatre concerts par jour pendant un mois, l’offre musicale est incroyablement riche, et ce n’est pas en vain que le drapeau de la manifestation flotte dans les rues de la capitale.

Radu Lupu, un poète du piano

C’est avec un récital de Radu Lupu, ici sur ses terres, que notre marathon a commencé le 4 septembre. Il va sans dire que les huit cents places de l’intimiste salle de l’Athénée Romain ont été prises d’assaut au point de rendre nécessaire l’ajout de chaises sur la scène et d’autoriser quelques dizaines de places debout. On fera sans peine abstraction de normes qui auraient été bien plus contraignantes en Europe occidentale…Cette soirée entièrement consacrée à Schubert s’ouvrait sur la Sonate en la majeur D959. Nul besoin de cérémonie pour ce poète du clavier qui nous fait entrer dans son univers dès que ses doigts se posent sur les touches noires et blanches. Certes, on pourrait mentionner des tempi plutôt modérés, mais l’essence de ce piano ne réside pas tant dans des choix techniques que dans cette manière inimitable de faire vivre les silences entre les notes, autrement dit la musique. Le mouvement lent en constitue un exemple remarquable d’intériorité, de recueillement presque. Une ombre de mélancolie plane, lancinante, jusque sur le Rondo.
On la retrouve dans la dernière Sonate, en si bémol majeur, D960, qui forme ainsi, comme en un diptyque, un portrait de ce dernier Schubert, au chevet de la mort et de l’infini, grand dans son humilité. Dans le vaste Molto moderato initial, Radu Lupu prend le temps de faire résonner les interrogations du compositeur face à l’immensité. Le dépouillement de l’Andante laisse comme interdit, et l’énergie du Scherzo comme de l’Allegro final s’entend comme celle de la résignation de l’Homme face à son destin, borné par le trépas. Il n’est que la hauteur de sentiment du soliste roumain pour se permettre des bis après de tels sommets – presqu’une troisième partie de concert. Le troisième Impromptu opus 90 affirme une inimitable sensibilité à laquelle répond la profusion des variations de l’Impromptu Rosamunde (opus 142 n°3) – le thème, qui vient de la musique de scène éponyme, est repris dans le Treizième Quatuor. Encore la délicatesse du premier Moment musical D780 avant l’Andante de la Sonate en la majeur D664. Il ne reste alors plus que l’impuissance des mots.

Paris à Bucarest

Pour paradoxal que cela puisse paraître, c’est l’Orchestre de Paris avec son directeur musical, Paavo Järvi, qui a fait sa rentrée salle Pleyel la semaine suivante, que nous avons entendu les deux soirs suivants dans la grande salle du Palatului – une jauge de près de trois mille places et une acoustique pas toujours favorable. Jeudi, le concert commençait avec l’Ouverture Le Corsaire de Berlioz, mené avec une extrême vivacité, au risque d’une certaine sécheresse. Très précise, la battue ne laisse pas guère s’épanouir les couleurs de la partition, presque vertes à force de courir après leur fraîcheur. Toute d’élégance nordique, Vilde Frang s’attache à défendre le Concerto pour violon en ré mineur opus 15 de Britten, une œuvre de jeunesse qui emprunte à la grande tradition romantique. Certes, la partition ne se distingue pas par sa personnalité. Le premier mouvement ne manque cependant pas d’idées ni d’agrément, mais il faut bien avouer que l’inspiration tend à se raréfier au fil de l’ouvrage.
Grand répertoire symphonique en seconde partie de programme avec la Symphonie pour orgue de Saint-Saëns, avec Thierry Escaich au clavier – que l’on entendra à Pleyel les 16 et 17 octobre prochains. On admire la clarté de la mise en place et la sensibilité à la dimension cyclique de l’ouvrage – beau contraste entre l’intimité du mouvement lent et l’exubérance du finale. On reste dans le répertoire française pour les deux bis, avec Bizet et ses frémissants Jeux d’enfants – page qui assume une parenté certaine avec la Symphonie en ut majeur que le compositeur a écrite alors qu’il n’avait que dix-sept ans – et la Farandole de l’Arlésienne irrésistible d’ivresse – la coda fait jubiler le contrepoint.

Honneur à Enescu

Passage obligé pour les formations invitées, Enescu s’invite avec sa Première Symphonie en mi bémol majeur. Dès le mouvement initial, Assez vif et rythmé, on reconnaît les influences dont elle se nourrit et qu’elle synthétise d’une manière originale. La richesse de la lumineuse pâte orchestrale avoue sa dette envers Brahms et le finale, vif et vigoureux, emprunte son motif à celui de la Deuxième Symphonie du musicien allemand. Si Paavo Järvi se montre à l’aise avec l’école germanique, la française affleure de manière tout aussi naturelle dans le travail de la couleur et des vents séduisants de fluidité. Entre une impressionnante puissance rythmique et une ironie que n’aurait pas reniée Chostakovitch, le Cinquième Symphonie de Prokofiev constitue une partie de choix pour une démonstration de virtuosité. Et le chef estonien n’en manque pas l’occasion dans une interprétation qui révèle l’inoxydable modernité de l’œuvre, un peu froide et léchée pour certains peut-être. Mais nos oreilles étourdies et l’intelligence éblouie feront aisément abstraction d’un défaut de sentimentalité slave dont Prokofiev n’est pas à vrai dire un des grands représentants. Il faut croire que cela a rendu les musiciens exsangues pour les bis – les mêmes que la veille, dans l’ordre inverse.

Adversités vaincues

On ne pouvait faire l’impasse sur les orchestres roumains, naturellement à l’honneur pendant le festival. Pourtant, être à l’est de l’Europe, un peu en périphérie des grandes routes musicales peut parfois poser problème – ainsi, lorsque, deux jours avant le concert, Bertrand de Billy a claqué la porte de l’Orchestre Philharmonique George Enescu, jugeant les musiciens insuffisamment préparés, et compromettant le fait de n’avoir pas encore distribué le rôle du récitant. C’est que Bucarest n’est pas Vienne, où l’on peut trouver un soliste maîtrisant l’allemand et l’art si particulier du Sprechgesang, entre parler et chanter. Finalement, on a fait appel à un célèbre comédien roumain pour déclamer un texte traduit. Du moins cela présente l’avantage de permettre au public local de comprendre immédiatement, et d’entrer peut-être plus facilement dans un cycle qui n’avait jusqu’alors jamais été donné en Roumanie. Cela étant, le passage est relativement bref, et n’altère guère l’impression très favorable de la soirée. Non seulement, le plateau de vocal s’avère de très haute tenue – entre autres la Tove de Violeta Urmana, ou encore le Lied de la Waldtaube par Janina Baechle – mais Leo Hussain, qui a remplacé au pied levé, force l’admiration par la maîtrise d’une partition particulièrement exigeante, et à laquelle les instrumentistes, comme les chœurs préparés par Iosif Ion Prunner, se sont montrés attentifs. Le chef anglais, qui connaissait l’œuvre, rêvait de la diriger. En ce samedi soir, Dieu l’a exaucé.

Tribune pour la Roumanie musicale d’aujourd’hui

Le lendemain, c’est l’Orchestre romain des jeunes, sous la baguette de Lawrence Foster qui se produisait sur la scène du Palatului. A l’inverse de la veille, l’inspiration n’était pas au rendez-vous pour seconder les imperfections. Certes la Frénésie pour orchestre de Dediu se révèle d’une remarquable puissance, préférant les masses sonores roboratives aux détails ciselés. Mais la raideur peu imaginative de la direction pénalise le Double Concerto de Brahms, en dépit de l’archet nuancé de la violoncelliste Amanda Forsyth – contrastant avec le plus métallique violon de Pinchas Zukerman. Quant aux Ravel de la seconde partie de soirée, ils témoignent des progrès à accomplir en matière de justesse stylistique – les libertés prises dans le Boléro, à l’exemple du trombone, s’avèrent pour le moins discutables. Cela n’empêche pas un élan d’enthousiasme patriote au moment des applaudissements. Mentionnons enfin les nombreux concerts de musique contemporaine distillés au fil des après-midi, entre autres dans la salle de l’Athénée, vaste pour une audience hélas souvent trop restreinte mais un peu étroite parfois d’un point de vue acoustique. Sans doute Leo Hussain ne ménage-t-il pas les accès de fièvre de la Symphonie Mémorial de Taranu, et les Earth Dances de Birtwistle affirment une profusion quelque peu excessive. Le vendredi, Jorg Widman dirige son très virtuose Concerto pour trompette, tandis que sa Messe pour grand orchestre déborde d’effets larmoyants et funèbres qui rappellent Penderecki. Saluons cependant la richesse de la programmation en matière de musique contemporaine, au milieu de ce tout aussi extraordinaire bain musical qu’est le festival Enescu, et souhaitons que l’Etat roumain comprenne la pertinence de cette carte de visite pour le pays en période de disette budgétaire et de controverses au sein de l’Europe…

Par Gilles Charlassier

Festival de Bucarest, du 2 au 28 septembre 2013

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