25 mars 2014
Emmanuelle Polle/ L’élegance selon Patou

Jean Patou, une vie sur mesure

C’est une couverture que l’on a envie de caresser. Sentir sous ses mains l’étoffe perlée de ce détail de robe du soir d’inspiration grecque de 1932, née sous les doigts des ouvrières de la maison Patou. Car à l’époque, on disait maison; ils étaient deux à se concurrencer, mademoiselle Chanel qui a la chance d’être morte pour ne pas voir ce que son nom pour certaines collections ou accessoires désormais cautionne et Jean Patou, qui lui mourut à 49 ans en 1936, échappant à l’horreur de ce que fut la seconde guerre mondiale-enfin sans doute pas trop pour ses riches clientes. Quinze années d’entre-deux-guerres pendant lesquelles “l’homme le plus élégant d’Europe” selon la presse américaine, les satisfera, faisant lui-même fortune en ouvrant boutiques, créant parfums-le fameux Joy-, et dessinant autant de robes à découvrir dans ce magnifique livre d’Emmanuelle Polle avec d’ éblouissantes photos de Francis Hammond. Célébrant les cent ans de la création de la maison de couture, réalisé avec les archives familiales, l’ouvrage est le résultat d’un travail de deux ans à ouvrir cartons et diverses boites; et y trouver photos et croquis à la gloire de ce que furent les années folles,  le mouvement Art Déco et ce minimalisme que le couturier ne cessa d’ imposer tout comme Chanel à travers ses modèles. “I am french and I detest extravagance”; dès la première page, le ton est donné. Fils d’un chamoiseur, se distinguant dans l’art du galuchat- cette magnifique peau de requin aux dessins parfaits, la guerre 14-18 l’enverra à 27 ans sur le front de Salonique (le même que le héros du Collier rouge de Jean Christophe Ruffin- mais lui y sera officier, de quoi ne pas avoir du tout la même vision de ce pays qu’il qualifiait de “ravissant“). C’est d’ailleurs là qu’il trouvera l’inspiration orientale pour nombreux de ses modèles-Fleur de Perse, Stresa – rapportant manteaux tissés ou somptueux gilets brodés des balkans, fidèle en cela à l’un de ses écrivains préférés, Pierre Loti.

De Paris à Biarritz

Des années de guerre qui ressemblent plus à un voyage initiatique ( et plutôt confortable au vu des colis alimentaires envoyés par sa mère), lequel nourrira ensuite ses créations, robes de jour mais également du soir, portées par des princesses ou des vedettes comme Louise Brooks ou Joséphine Baker. Installé dans un hôtel particulier du 16 ème arrondissement, qui abrite son studio et où il reçoit ses clientes,  il y donne également de somptueuses fêtes avec lionceaux tenus en laisse, donnés ensuite aux vainqueurs de la tombola…“Doté de quelque surface financière” comme l’écrit joliment l’auteur, il faut rajouter une immense villa au Pays basque, ayant ouvert tout comme Chanel une boutique dans la désormais très prisée station balnéaire de Biarritz (qui a le mérite en plus de posséder un casino, lieu qu’il affectionne particulièrement). Amoureux des jardins, des roses, des femmes, des tissus et de la vitesse,  homme de culture-Baudelaire et Dunoyer de Segonzac ont ses préférences, c’est au Georges V où il avait son appartement qu’il sera terrassé un dimanche par une embolie, rejoignant ainsi la même destinée que cet homme pressé si bien décrit par Paul Morand auquel on le compara inévitablement. Voilà pour l’homme à découvrir dans ce livre qui donne à voir au fil des pages toute la beauté insouciante de cette époque où la mode fut sans doute à son firmament en matière d’élégance et de simplicité, entre tenues de plage et de ski “la silhouette sportive, c’est le chic absolu”, autant d’images d’un temps qui semble bien lointain…

LM

Jean Patou, Une vie sur mesure d’Emanuelle Polle publié chez Flammarion, 75 euros

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