10 janvier 2014
Divorce à la française

Constance et Simon. Leur amour avait duré… une saison de feuilles. Au printemps, deux petits bourgeons jumeaux avaient bougé dans le ventre de Constance. Les petites filles étaient nées avec les confitures de mirabelles et au moment où l’on gaulait les noix, la procédure de divorce était déjà entamée.

Emelyne et Julie assistaient impuissantes aux disputes quotidiennes. La nuit, elles dormaient dans le même lit, un petit lit à une place, se chuchotant des secrets, ourdissant des plans pour réconcilier leurs parents. Rien ne les faisait davantage souffrir que les cris de l’un et l’autre réclamant leur garde. Elles ne pouvaient se décider avec qui elles voulaient vivre. Papa était si rieur, si amusant. Maman était si sérieuse, si affairée. Ils étaient comme le miel qui coule sur le toast chaud, ou comme la grenadine qu’on ajoute à l’eau fraîche.

Constance choisit une femme pour la défendre : maître Elisabeth Fragonard. Simon demanda à leur ami commun, l’avocat Philippe Humbert, de bien vouloir l’aider dans cette rude épreuve.

Et l’épreuve fut rude. Chacun voulait la garde des deux filles? Alors, il faudrait étoffer le dossier, prouver que l’autre est le plus mauvais parent que la terre ait porté. Tous les coups seraient permis, comme dans un match de boxe thaï!

– “Qu’Est-ce que tu lui reproches à Constance?” demanda Philippe à Simon.

« Elle n’a jamais eu besoin de moi… » répondit-il après un instant de réflexion.

« C’est une plaisanterie! Dis-moi Simon? Tu penses que c’est un argument sérieux? »

 «  Je ne sais pas… »

  « Eh bien, moi je sais… Tu vas me faire le plaisir de te reprendre. Si tu veux la garde des petites, tu as intérêt à me trouver du solide… Elle ne te fera pas de cadeau. Je connais son avocate, une vraie teigne, une frustrée, une mal baisée. Elle s’est fait une spécialité des divorces. Elle se venge ainsi de tous les mâles qu’elle n’a pas su retenir. Crois-moi, il faut blinder ton attaque… »

Simon se trouva mal tout d’un coup. Ces derniers temps, il avait une boule dans l’estomac qui le brûlait comme un tison. Philippe qui l’avait vu grimacer, radoucit sa voix, le prit par l’épaule et lui conseilla :

« Ne t’en fais pas. On va chercher ensemble la meilleure stratégie. En attendant que je te rappelle, va chez ton médecin. Il te prescrira quelque chose pour dormir. Tu ne peux pas rester ainsi. On dirait un mort-vivant. ”

            *******

 – « Votre mari ne doit pas avoir la garde de vos filles. S’occupait-il d’elles quand elles étaient bébés? Se relevait-il la nuit pour les biberons? A t-il déjà lavé, repassé leurs vêtements? Lorsqu’elles pleuraient, vers qui allaient-elles? Vers vous ou votre mari? Les a t-il réellement voulues vos filles ?» demanda maître Fragonard à Constance.

« C’est moi qui ai décidé d’avoir un enfant, il n’a fait aucune remarque lorsqu’il a su que j’étais enceinte… Il a été heureux lorsqu’elles sont arrivées… » répondit Constance.

«Vous direz qu’il n’a pas montré la joie qu’éprouvent les pères normaux… et… que leur arrivée dérangeait sa petite vie… Comment s’occupait-il de vos jumelles? insista l’avocate.

« Il ne s’en occupait pas. J’étais là. Il me faisait entièrement confiance… Maintenant qu’elles ne posent plus de problèmes de garde et qu’elles sont si mignonnes et si sages, il voudrait les récupérer… »

« Coup classique!… Pas question qu’il gagne… Faites-moi confiance. En attendant que je vous rappelle, réfléchissez sur ses incartades, ses infidélités. Je suppose qu’il n’est pas blanc de ce côté là non plus ? »

 Constance fermait déjà les poings, prête au pugilat que lui proposait son avocate.

*******

 Emelyne et Julie s’étaient mises en boule dans un coin du salon, leur caniche blanc en trait d’union. Foufou leur léchait les mains. Elles lui grattouillaient le dessus de la tête, il était éperdu d’amour. Elles étaient infiniment malheureuses. Elles sentaient que les événements se précipitaient. Papa ne dormait plus à la maison. Lorsqu’il téléphonait, maman fermait son visage. Et si Charline avait raison ? Charline était la meilleure de la classe. Elle leur avait dit qu’elle connaissait d’autres jumeaux dont les parents avaient divorcé et que le juge avait choisi la meilleure solution possible : le père avait obtenu la garde du garçon et la mère, celle de la fille. Emelyne chez papa et Julie chez maman? Ou le contraire? Elles pourraient peut-être échanger leur place de temps en temps! Papa ne s’en apercevrait pas, mais maman… Il fallait de toute urgence prendre une décision.

*******

  – « Dis-moi, Simon… Ce jeune garçon qui venait souvent chez vous il y a deux ou trois ans… C’était un voisin, je crois… Il me semblait amoureux de Constance… Il faudrait qu’on travaille là-dessus. Trouve quelqu’un qui pourrait affirmer qu’elle te trompait avec lui. Ça ne doit pas être bien difficile. Une bonne femme qui aurait été jalouse ou une grenouille de bénitier bien pensante qui se scandalise facilement… » Philippe farfouillait dans ses paperasses pour montrer à Simon le genre de lettre dont il aurait besoin pour étayer son dossier. « Je t’en prie. Ne fais pas cette tête. Je te le répète : la Fragonard ne te fera pas de cadeau… Ecoute, je vais te l’écrire cette lettre… Tu n’auras qu’à trouver quelqu’un qui veuille bien la signer. » Philippe prit son stylo MontBlanc et d’une écriture rapide, nota:

“Je soussigné, Madame X. certifie connaître Madame Constance V. Souvent, je l’ai vue avec le jeune Z. au chômage à l’époque. Sous prétexte de l’aider à porter ses paquets, il entrait très souvent dans son appartement alors que Monsieur V. était absent. Ils restaient ensemble une ou deux heures, les jumelles étant à l’école. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de les voir main dans la main. Visiblement, une forte intimité les reliait.  Il va sans dire qu’ils étaient amants car au mois de …. alors que Monsieur V. était en déplacement, le jeune Z. a passé plusieurs nuits dans l’appartement avec Madame V… et les petites   dormaient… sous le même toit!..”

Philippe tendit la lettre à Simon qui blêmit au fur et à mesure de la lecture. « Mais… Ce n’est pas vrai… Je ne peux tout de même pas lui faire ça!… » murmura Simon sans oser regarder son ami. « Es-tu bien sûr qu’elle n’ait pas été capable de te tromper avec ce jeune? Après tout, tu étais souvent absent il y a deux ans!… » répliqua Philippe en obligeant son ami à le regarder bien droit dans les yeux.

******

 – « Combien de fois votre mari vous a t-il trompée? Qui pourra témoigner contre lui? Quelles preuves avez-vous? Avez-vous trouvé des lettres? » Maître Fragonard débitait ses questions comme si elle lisait une liste de commissions. Constance lui tendit une note d’hôtel et de restaurant. Une chambre double à 400 euros. Deux petits déjeuners à 55 euros l’un. Deux repas, deux bouteilles de champagne : 625 euros.

« Bien. Il suffira de chercher dans l’hôtel quelqu’un qui veuille bien décrire la demoiselle avec qui votre mari a partagé cette nuit d’amour… Je vais vous faire un modèle de déposition. Vous demanderez à la personne en question de recopier et de signer. Si vous ne trouvez personne, prenez n’importe qui qui veuille bien vous aider. Ça ne devrait pas être difficile de dégoter une femme de chambre trompée elle aussi…  Je soussigné, madame X. certifie avoir servi à l’hôtel Beauséjour en qualité de femme de  chambre. Au mois de juillet 2010, monsieur Simon V. a passé une nuit dans cet  hôtel en compagnie d’une jeune femme qui était d’ailleurs une habituée. Elle  venait régulièrement avec des clients de passage. Au mois de septembre 2010,   il est revenu pour une nuit ; cette fois-ci avec deux autres filles. Ils ont soupé tous les trois dans la chambre et bu deux bouteilles de champagne. Ils sont repartis le lendemain matin après le petit déjeuner. C’est moi qui ai fait les lits!…

En même temps qu’elle lisait la déposition, Constance fronça les sourcils. Maître Fragonard ne la laissa pas ouvrir la bouche.

« Si voulez la garde de vos filles, croyez-moi, il faut mettre le paquet!… En ce moment, la mode est aux pères. Un vent de folie… Ils se découvrent tout à coup des dispositions pour élever et aimer leurs gosses… et les juges leur donnent raison!… Non. Non. Il faut présenter votre mari comme un dépravé. D’ailleurs… Etes-vous bien sûre que lors de ses longues absences, il n’a pas été capable d’une petite partie à trois si l’occasion s’en présentait? »

****** 

Emelyne et Julie en avaient fini de comploter. C’était décidé. Elles allaient faire ce qu’elles avaient dit. D’abord, écrire la lettre qu’elles laisseraient bien en vue pour maman et papa.

Chère maman, cher papa,
Depuis plusieurs mois, vous nous demandez qui nous préférons de vous deux. On a bien réfléchi. On n’a pas trouvé la réponse.

Charline nous a dit qu’on allait nous séparer. C’est sûr, ce serait une bonne solution. L’une chez maman. L’autre chez papa. Mais on a bien réfléchi. On n’arrive pas à se mettre d’accord. Qui chez maman? Qui chez papa?Alors, on a encore réfléchi et on vient de trouver une idée géniale. Nous voulons aller dans un internat, toute l’année. Vous viendrez nous voir le dimanche, tous les deux ensemble.N’est-ce pas que c’est une bonne solution? Personne n’y avait encore pensé. Le juge sera sûrement content.

P.S. Foufou passera une semaine chez maman et une semaine chez papa et le dimanche, vous le prendrez avec vous.

Emelyne, Julie

Par Mireille Poulain Giorgi

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