27 mars 2014
Delphine Coulin, J-C Rufin / De la guerre

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Centenaire de 14-18, la Syrie, du côté de la Crimée, la guerre est partout. Sur nos écrans, dans nos journaux et bien sûr, dans les livres. Après le magnifique Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013 mérité pour Pierre Lemaître (lire article) , voilà en plus bref- 155 pages contre près de 600- la Grande guerre qui revient avec l’académicien Jean Christophe Rufin et son Collier rouge. On est cette fois plus dans les tranchées françaises mais sur le front de Salonique, avec des russes, des bulgares prêts à fraterniser au nom de l’Internationale. Sauf que le héros dont on suit l’interrogatoire après-guerre a collé à lui en permanence, ce chien Guillaume, qui l’a suivi depuis les champs qu’il a pas pu moissonner en pleine mobilisation générale jusqu’à cette terre aride dont Jean Patou qui y fut officier eut une vision très différente. C’est ce chien, avec ses cicatrices, hurlant à la mort toute la journée dans le village où l’on a enfermé son maître qui détient la clé de ce roman qui s’attache avant tout à rendre compte d’un destin ordinaire, un pauvre soldat qui tente de se démarquer sur la fin comme on accomplit un dernier geste de désespoir. L’ écriture est limpide et ne s’embarrasse pas de figures de style, pour emmener le lecteur dans un récit qui laisse sur la fin une impression douce-amère tout comme Voir du pays de Delphine Coulin.

De la conscription à l’armée de métier

Cette écrivain à l’allure si fragile ne croyait pas si bien titrer son livre; dans le formidable documentaire L’embuscade diffusée sur France 2 et toujours sur Pluzz (lire article), voilà exactement la réponse qu’un première classe parti en Afghanistan donne au journaliste qui lui demande pourquoi il s’est engagé. Voir du pays et accessoirement y mourir, carrément ou un peu dès lors que l’on a été confronté aux combats. D’autant que l’auteur a choisi, elle,  de raconter le parcours de deux appelées, deux femmes, de leurs années de lycée à Lorient,  morne au bord de l’Atlantique à ce cinq étoiles de Chypre où on les envoie après le front pour “un sas de décompression”. Deux amies dont Aurore, qui “ne savait qu’une chose: elle ne voulait pas d’une vie semblable à sa mère, dont les seuls extras étaient des jeux de grattage qu’elle achetait un samedi sur deux et où ils gagnaient un samedi sur dix, ce qui ne leur permettrait que de racheter un ticket, ou au mieux, des McDo, exceptionnellement, pour faire plaisir aux petits.” Sans jamais verser dans le misérabilisme mais par petites touches comme un peintre pointilliste, Delphine Coulin donne vie et force à ses deux héroïnes, Aurore et Marine, avec “sa silhouette pyramidale, sorte de Barbapapa en béton”, “son assurance, le sentiment qu’elle donnait de ne craindre personne” qui va pourtant perdre son mari dans un saut en parachute qu’elle lui offre comme cadeau de mariage. Fuir sa vie pour en trouver une autre, qui sera en l’occurrence dans l’armée. Le livre est envoutant par sa force tranquille, décrivant avec une justesse rare les émotions, les ressentis de ces deux femmes, laissant en toile de fond la guerre, qui ne peut cependant jamais en être une. Elle est trop forte pour cela, trop dévastatrice pour les vivants-Aurore a eu les jambes brulées dans une embuscade et pour les morts. Voilà en tous les cas deux très beaux romans, sombres et graves comme la vie, même en temps de paix.

AW

Le collier rouge de Jean-Christophe Rufin, publié chez Gallimard, 16 euros

Voir du pays de Delphine Coulin, publié chez Grasset-prix révélation Lire et des lectrices Femina, 18 euros

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