13 août 2015
Clair de musique à Menton

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Ecrin bercé par la rumeur des vagues et le lever de lune, le parvis de la Basilique Saint-Michel compte parmi les premiers festivals créés au lendemain de la seconde  guerre mondiale. Repris par Paul-Emmanuel Thomas en 2013, le festival de Menton retrouve sa place au milieu des  évènements musicaux majeurs de l’été, qui, pour sa soixante-sixième édition, met, plus que jamais, les meilleurs artistes d’aujourd’hui – et de demain – dans les pas de la légende.

Ouverture éclectique

Placé sous le signe du violon, le cru 2015 s’ouvre avec Pinchas Zukerman, et ses quarante ans de carrière, aux côtés de la Camerata de Salzbourg, l’un des plus illustres orchestres de chambre. Festive, la soirée inaugurale met en avant le concertiste israélien et témoigne d’un bel éclectisme. Presque contemporain du festival mentonnais, le Concerto en ré majeur pour orchestre à cordes  de Stravinski concentre une évidente variété rythmique, avant le Cinquième, en la majeur K219 de Mozart où contraste un délicat mouvement lent avec un Rondo enlevé aux confins du cabotinage. L’Opus en ut majeur de Haydn révèle une belle patine qui fait sonner avec rondeur le classicisme viennois, et dont on goûte les textures charnues dans la célèbre Sérénade pour cordes de Tchaïkovski – sur laquelle Balanchine a réalisé une chorégraphie inscrite comme l’une des incontournables de l’Opéra de Paris et d’ailleurs. Sous la baguette de Pinchas Zukerman, les musiciens autrichiens font montre d’une complicité instinctive, sinon autonome.

Perfection intimiste
L’essence de la musique de chambre a rendez-vous le lendemain avec un trio formé de la fine fleur de l’école germanique : Christian Tetzlaff au violon, que l’on n’entend pas assez en France, sa sœur Tanja au violoncelle, et le pianiste Lars Vogt. Œuvre d’un Brahms encore jeune, le Trio en si majeur opus 8 affirme une remarquable maturité. Dès l’Allegro con brio initial, les trois solistes en magnifient la densité, équilibrant avec une suprême subtilité l’exigence de la forme et la richesse mélodique. Sans se laisser freiner par les conditions de plein air, les pianissimi du Scherzo, aux rythmes aériens, sont détaillés avec une délicatesse extrême, tenant en haleine le cours du temps, et confirmant au passage le miracle acoustique du parvis placé sous la bienveillance de Saint-Michel, statue de l’archange à l’épée. L’Adagio extatique ne démentira pas une intériorité aussi intense que pudique, portée par une fluidité naturelle entre les pupitres que l’énergie du finale ne boudera aucunement. Avec Dvořák et son Opus 65 en fa mineur souffle une vitalité slave : le bouillonnement affectif du premier mouvement, Allegro ma non troppo, évite le brouillon, sans pour autant pallier à l’excès une construction plus relâchée que chez Brahms. Après un Scherzo canalisant la fougue du compositeur, le lyrisme du Poco adagio s’épanouit sous l’archet de Tanja Tetzlaff, avec une réserve sans timidité, dans laquelle se fond celui de son frère, tout en intelligence et en subtilité, avant un finale vigoureux qui achève de convaincre de la riche palette expressive et sonore de trois interprètes assurément habités par les muses.

L’élégance faite violon

Avec une silhouette aussi élancée et svelte que le chant de son violon, Janine Janssen appartient au cercle restreint des meilleures concertistes de la nouvelle génération sollicités par les plus grandes salles, et que la province n’avait pas encore accueillie. Paul-Emmanuel Thomas et Menton ont désormais réparé cette négligence, avec un programme balayant un large spectre esthétique, accompagnée efficacement par le piano de Kathryn Stott. La Sonate de Poulenc prend l’allure d’une mise en bouche permettant d’entendre une pièce rarement jouée où se reconnaît l’empreinte du compositeur français, avant la Troisième Sonate de Brahms, en ré mineur opus 108, un des sommets du genre. La violoniste néerlandaise s’y distingue par la pureté d’une ligne élégante, sculptant à la manière d’un voile aérien la sève éminemment romantique de l’ouvrage qui affleure dès un Allegro alla breve d’une souplesse cristalline, confirmée par le deuxième mouvement et que les accents roboratifs de Presto agitato n’altèrent jamais. Les Six danses populaires roumaines de Bartók livrent un camaïeu évocateur que l’on retrouvera dans les Sept chansons populaires de Falla après la Danse espagnole tirée de La vida breve, affranchissant le folklore au niveau de l’intemporalité du répertoire. La virtuosité légère de Kreisler ne le contredira pas, tant la Marche miniature viennoise que le Chagrin d’amour ou Syncopation. Les saveurs hispaniques de la frêle Habanera de Ravel donnée en bis ne pourront que le souligner une dernière fois.

Cocteau gravé sur piano

En marge des grands soirs du parvis, le musée Cocteau fait la part belle aux talents qui montent, à l’instar de Yevgeny Subdin, que Piano aux Jacobins a été le seul à faire venir avant en France. Le récital donné par le russe dimanche 2 août inaugure le piano Cocteau commandé à Bösendorfer, sur lequel est gravée la lyre d’Orphée dessinée par l’homme de lettres : douze exemplaires du modèle ont été fabriqués, et le premier d’entre eux, noir, restera au musée – les onze autres sont blancs. A rebours de la rapidité discursive avec laquelle s’écoule généralement la fantaisie de la Sonate n°47 en si mineur de Haydn, le soliste russe l’inscrit dans la plénitude de l’instrument qui fait ressortir sa discrète mélancolie avec une gravité inhabituelle, paradoxalement moins marquée dans la Quatrième Ballade de Chopin. Enchaînant L’Isle joyeuse de Debussy avec une Mazurka et la Neuvième Sonate de Scriabine, Yevgeny Subdin témoigne d’une sensibilité russe incontestable, et démontre dans l’arrangement de la Danse macabre de Saint-Saëns réalisée à partie des versions de Liszt et Horowitz une maîtrise vertigineuse que l’on applaudira encore dans la Troisième Ballade de Chopin donnée en bis. Avec, en parallèle, les concerts gratuits proposés au fil du festival Square des Etats-Unis et le projet d’une troisième scène consacrée à la génération émergente, Paul-Emmanuel Thomas confirme qu’il fait de Menton une place essentielle dans le renouvellement, au plus haut niveau, du paysage musical français.

Par Gilles Charlassier

Festival de Menton, du 31 juillet au 13 août 2015 – Concerts des 31 juillet, 1er et 2 août 2015

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs