1 février 2014

Une fois de plus, nous étions invités tous ensemble. Je m’étais pourtant promis de décliner son invitation, mais ma femme se faisait à chaque fois une telle fête d’être admise dans le cénacle littéraire! Je dis oui.

Sabine, la maîtresse de maison, la quarantaine bien orchestrée, nous recevait comme si nous étions des Princes. Elle nous envoyait par la poste des cartons d’invitation qu’elle peignait joliment :

Les soirées d’antan.
Samedi 2 juin.
20 heures.
Thème: Homme seul.

Nous accourions. Le temps était splendide. Les tables dressées dans le parc. Je remarquai les quelques abeilles qui commençaient à butiner autour de la glycine odoriférante, du thym et des iris. Ma femme me fit remarquer la nouvelle Ferrari du maître de maison, le banquier Lethune, mari de Sabine.

Ils étaient déjà tous là. Nous arrivions les derniers. J’avais eu une journée chargée. J’avais beaucoup écouté mes étudiants que je trouvais ces derniers temps plus perdus que jamais. Julien Lethune énumérait ses dernières acquisitions immobilières. Sabine le fit taire. Elle apporta quelques mousses de légumes printaniers que nous allions manger à la petite cuiller –pour nous mettre en bouche- nous dit-elle. Le sommelier nous servit un Château Grillet 1989. La soirée débutait donc.

Le rite des soirées d’antan était immuable. Chaque couple, à chaque nouveau plat qu’apportait Sabine, devait raconter une histoire dont le thème nous avait été imposé sur le carton d’invitation. Ce soir, Homme seul.

Caroline et Rodolphe commencèrent par l’histoire d’un vieux fou du Quartier Latin qui promenait sa solitude dans l’arrogance de la capitale, errait rue Soufflot, remontait vers le Panthéon, s’asseyait au Luxembourg, flânait Place de la Contrescarpe, connaissait bien les serveurs des cafés, ceux du matin, ceux de l’après-midi, les boulangères tôt levées, les marchands de glaces ou de crêpes, les graffiti d’un certain Luke la main froide « Excelle dans l’art de ne rien faire » et qui finissait, immanquablement par écrire sur les trottoirs de la rue Mouffetard à la craie blanche : « Je suis professeur de l’être. »

Le sommelier réapparut avec un Savennières Coulée-de-Serrant 1988 en même temps que Sabine déposait sur la table des blancs de chapon en salade marinés vingt-quatre heures « dans une huile d’olive de notre propriété de Saint-Rémy-de-Provence. » nous précisa Julien Lethune.

Clémence et Jean-Marie nous racontèrent qu’un matin, alors qu’ils avaient loué un petit appartement à Cannes le temps du festival, en ouvrant leur fenêtre de la chambre, ils avaient aperçu un grand drap blanc qui pendait le long d’un balcon d’un immeuble voisin. Ils avaient alors saisi la paire de jumelles qui dans la journée leur servait à dévisager les stars, et… ils y avaient lu un mot. Une syllabe. HOMME . L’étonnement les avait saisis le temps du petit déjeuner et ils oublièrent l’événement jusqu’au lendemain matin où ils ouvrirent à nouveau leur fenêtre. Cette fois-ci, ils lurent une deuxième syllabe, tranchante et ce rajout en faisait un appel au secours : HOMME SEUL.

Chambertin 1989. Ce fut le troisième vin que nous servit le sommelier dans des Daum.

Sabine nous pria de goûter un gigot d’agneau en croûte qu’elle servait, flanqué d’une purée d’ail agrémentée de mousserons et girolles.
Julien Lethune, assis à côté de moi, s’impatientait. Ces soirées qu’il supportait uniquement pour faire plaisir à sa femme ne lui convenaient pas du tout. Ce qu’il aimait, c’était parler affaires. J’étais en la matière, un piètre locuteur. Par politesse, je l’écoutais me vanter sa dernière performance boursière. Sabine le fit taire, pendant qu’il me chuchotait sa dernière phrase : « En une semaine, j’ai gagné 10 000 euros parce que j’ai eu du nez…  une jeune start-up. »

Charlotte et Christophe se remémorèrent pour nous une soirée qui les avait marqués lorsqu’ ils étaient  tout jeunes étudiants à Paris. Ce soir là, ils allaient écouter les choeurs de Saint-Petersbourg et attendaient sur le parvis de l’église Sainte-Eustache qu’on ouvrît les portes. Les minutes passaient, la file d’attente s’allongeait. En parallèle, une autre file s’était formée, celle des S.D.F. du quartier et de la soupe populaire. Très vite, ces derniers avaient lancé quolibet sur quolibet puis en étaient arrivés aux harangues violentes. Ils voulaient piquer tout le fric des bourgeois. La peur gagna les amateurs de chants sacrés. Subitement, un clochard resté seul dans son coin, prit la parole pour annoncer : « Ce qu’on peut vous prendre, vous ne le possédez pas. »

Quelques fromages de chèvre et un gorgonzola doux pour boire le dernier vin que les Lethune avaient fait entrer dans leur cave, un Gewurtztraminer Vendanges Tardives, grand cru Zinnkoepfle 1988 et que le sommelier nous servit dans des Baccarat.

Julien Lethune profita du remue-ménage du changement d’assiettes et de couverts pour poursuivre sa conversation avec moi. J’aurais bien aimé réfléchir à ce dernier axiome du clochard solitaire mais par déférence, j’écoutai mon voisin qui visiblement souffrait de ne pouvoir que posséder sans dire ses possessions. Après l’immobilier et la bourse, il aborda son yacht. « Il faudra que tu viennes faire un tour cet été, avec Géraldine. Sabine vous aime beaucoup. »

Et ce fut le tour de Claire et Louis qui débutèrent leur histoire après que Sabine, une fois encore, eut fait taire Julien. « Je te dirai quelque chose… après. » me confia mystérieusement mon voisin. Nous écoutâmes.

Claire et Louis allaient souvent en vacances en Normandie. Un vieil homme solitaire habitait dans le village familial. Nul ne venait le voir. Il ne parlait à personne. Régulièrement, il se rendait dans un hôpital psychiatrique et revenait s’enfermer chez lui. On racontait à son sujet une pauvre histoire : lorsqu’il était jeune, il avait aimé une paysanne d’un bourg voisin. Elle tomba enceinte. Il ne voulut pas de l’enfant, l’obligea à se faire avorter. Peu de temps après, il eut un accident qui le laissa stérile. La jeune fille le quitta. Il ne se maria jamais, finit sa vie seul, mais… il s’inventa un fils d’une quarantaine d’années, s’écrivit des lettres qu’il postait de la ville voisine et les recevait au village. Les lettres disaient: « Cher papa, tu me manques beaucoup… Dès que je pourrai, je viendrai te voir… »

Nous en étions au dessert. Sabine recouvrit les tables de nouvelles nappes sur lesquelles elle avait peint le mot de l’écrivain Colette « Si vous n’êtes pas capables d’un peu de sorcellerie, ce n’est pas la peine de vous mêler de cuisine. » Les femmes étaient toujours abasourdies par l’originalité de son accueil. Julien Lethune se pencha vers moi. « Toi qui es un sage… Comment dire?… » Sabine le fit taire car elle déposait devant nous de superbes tartes aux fraises et à la crème fouettée pendant que le sommelier débouchait un champagne Krug Clos du Mesnil. « A vous, mes amis  nous dit Sabine.   Quelle histoire allez-vous nous raconter ? »

Mais cette fois-ci, Julien Lethune eut le temps de me chuchoter avant que Géraldine ne commence son histoire : « T’ as vu les seins de Sabine? Je les lui ai fait refaire pour 3 000 euros. Une affaire, tu ne trouves pas ? »

Pour garder en bouche un arôme final, Sabine nous servait toujours un moka brûlant avec des écorces d’orange confites enrobées de chocolat, un chocolat noir qu’elle faisait fondre avec une pointe de rhum blanc.

  Par Dominique Saint Clair

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs