6 février 2018
Carmen sous une baguette de femme à Liège

Ce n’est pas à Liège que l’on subira les élucubrations de metteurs en scène en mal d’iconoclasme, la dernière en date touchant ce grand pilier du répertoire qu’est Carmen : à la suite du scandale Weinstein, Leo Muscato a jugé bon, pour le public florentin, de réécrire la fin du drame, en sauvant la bohémienne, laquelle tue Don José en réponse à la violence machiste. Cela n’empêche pas l’institution wallonne d’expérimenter hors des sentiers battus – d’abord par le répertoire, ainsi que l’illustrera le Domino noir d’Auber, en primeur dans quelques semaines avant l’Opéra Comique.
En guise d’arène sévillanne et de contrebande andalouse, Henning Brockhaus a placé le drame de Bizet dans un décor circassien, avec acrobates obligés, sans ignorer pour autant le folklore du flamenco, à l’instar des claquettes au lever de rideau, avant l’ouverture – un des exemples de la contribution chorégraphique de Valentina Escobar. Les quelques pancartes à la manière brechtienne qui parsèment la soirée n’apportent sans doute guère davantage à un spectacle qui se laisse suivre agréablement. Les décors de Margherita Palli et les costumes dessinés par Giancarlo Colis, entres autres les uniformes et la jeep, évoquent une Espagne peut-être mâtinée d’un colonialisme très en vogue – et très discuté également – à l’époque de la création de l’oeuvre, tandis que les choeurs d’enfants, préparés efficacement comme leurs aînés par Pierre Iodice, assument avec leurs masques et leur entrée depuis la salle une part de l’illusion théâtrale.

Une Carmen sensuelle dans une arène de cirque

Deux distributions alternent au long des huit représentations. La première met en avant la Carmen de Nino Surguladze, au timbre chaud et sensuel, un medium aussi généreux que le grave, et sait exprimer avec instinct l’évolution de la passion amoureuse jusqu’à la victoire du poison de la déception. La géorgienne n’hésite pas à souligner les effets de séduction, quitte à céder à des intonations exotiques un peu au-delà du nécessaire. En Don José, Marc Laho affirme une maîtrise du chant français, qui compense certaines fragilités discrètes. Son brigadier gauche et jaloux ne cours pas après une aura que le rôle n’exige pas inconditionnellement. Silvia Dalla Benetta ne néglige pas les ressources affectives de Micaëla, et démontre, jusque dans la timidité sentimentale, une présence évidente face à la « rivale démoniaque ». Lionel Lhote imprime à Escamillo une mâle assurance, magnifiée par un chant solide et un authentique lyrisme dans la ligne vocale.
Les incarnations secondaires ne sont pas laissées dans l’ombre. Alexia Saffery et Alexise Yerna forment en Frasquita et Mercédès  une paire savoureuse. Le Remendado mutin de Papuna Tchuradze répond au Dancaïre de Patrick Delcour bravant avec métier une méforme passagère annoncée en début de soirée. Roger Joakim ne manque pas de la crânerie généralement dévolue à Zuniga. On mentionnera encore l’intervention parlée et gouailleuse de Lilas Pastia, ainsi que celle du Moralès confié à Alexei Gorbatchev, membre des choeurs.
Mais la véritable – et ironique – audace de la production ne serait-elle pas de confier l’orchestre de Carmen à une femme ? Nouveau chef principal de l’Opéra de Liège depuis le début de la saison, Speranza Scappucci, qui a par ailleurs été récompensé par un prix des lecteurs du site Forum Opéra, sait non seulement mettre en valeur la vigueur dramatique de la partition, mais elle porte aussi une attention à l’expressivité des couleurs de l’orchestre, ainsi qu’en témoigne une belle clarinette solo. C’est une baguette bien vivante qui anime la fosse, et emmène le spectacle. Qui a dit que le métier de chef n’était pas fait pour la gent féminine ?

Par Gilles Charlassier

Carmen, Opéra Royal de Wallonie-Liège, du 26 janvier au 4 février 2018

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