1 juin 2014
Biennale de Munich, l’opéra à l’heure contemporaine

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Lorsque Hans Werner Henze a initié en 1988 la Münchener Biennale, le compositeur allemand entendait donner une tribune à ses jeunes confrères que les circuits consacrés ne sollicitaient guère. Vingt-six ans plus tard, Peter Ruzicka, qui a succédé à Henze en 1996, peut faire valoir un remarquable bilan au terme de cette quatorzième édition d’un festival qui s’affirme comme l’un des plus importants creusets en matière de création lyrique. Si, il y a un quart de siècle, l’opéra étant encore jugé dépassé, c’est devenu aujourd’hui un genre auquel tous les compositeurs veulent se mesurer, et à la fin de son mandat, l’actuel directeur artistique de la biennale ne rencontre plus les difficultés du début à trouver les auteurs prêts à accepter les contraintes du théâtre musical.

Vivier, un hommage sans concessions

Littéralement habité par le personnage de Claude Vivier, compositeur canadien mort assassiné en 1983 à son domicile parisien par un prostitué qu’il venait de rencontrer dans un bar, Marco Nikodijević ne s’est pas contenté dans son opéra de chambre en six scènes de retracer le parcours de ce musicien singulier. Certes, de même que le livret de Gunther Geltinger, la mise en scène de Lotte de Beer ne s’embarrasse guère pour évoquer crûment les préférences sexuelles du héros, qui apparaît au lever de rideau étendu sur un lit agonisant sous les coups d’un apollon assoiffé de crime et de sang. Les spectatrices, comme les spectateurs, pourront tout au long de la soirée se rincer les globes oculaires sur des plastiques avantageuses, exclusivement masculines cela s’entend, que l’on n’a d’ailleurs pas réservé aux seuls figurants.

Une écriture foisonnante

Mais derrière les archétypes et stéréotypes se dévoilent aussi les préoccupations esthétiques et artistiques de Claude Vivier, à l’instar de la visite de Tchaïkovski sur la mort duquel le compositeur envisageait d’écrire un opéra. Quand on le voit embrasser fougueusement Saint Sébastien, ce n’est pas seulement l’évocation de ses années de séminaire, où il a scandalisé par son comportement, mais aussi une révélation de l’ambivalence profonde entre création et (auto-)destruction – rappelons que le martyre est généralement représenté percé de flèches. Vie et œuvre se trouvent ainsi mêlées dans une partition qui témoigne d’une admirable maîtrise des styles, hommage à l’éclectisme original de Claude Vivier autant que confirmation d’une imagination foisonnante empruntant à l’âpre polyphonie d’un Gesualdo comme aux rythmes de pop savamment réécrits. Sans doute le meurtre final aurait-il pu sacrifier à la violence du cri plutôt qu’à une urgence pulsée par les percussions.
A trente-quatre ans, Marco Nikodijević s’affirme comme l’une des figures prometteuses de la scène lyrique, que les solistes de cette première ont remarquablement servie. Dans le rôle-titre, Tim Severloh, grimé jusqu’à une troublante ressemblance avec son personnage, impressionne par son investissement dramatique, et tire de la relative disgrâce de son contre-ténor toutes les ressources expressives donnant ainsi à son incarnation une puissance et une présence évidentes. Autour de lui gravitent Musa Nkuna, ténor que l’on retrouve autant en Harry l’assassin qu’en Saint Sébastien – le rapprochement semble tout sauf fortuit –, Malte  Roesner, baryton bellâtre, entre autres Marco Polo, et Daniel Holzhauser, fascinant en Tchaïkovski. Saluons encore les solistes du Chœur de chambre de Munich ainsi que Sebastian Beckedorf et l’orchestre du Staatstheater Braunschweig, coproducteur de cette création qui serait bienvenue en France où Claude Vivier se trouve injustement négligé.

Vastation, la politique dépasse la fiction

Avec Vastation le lendemain, Samy Moussa, fait entrer le Gasteig dans la fiction politique. D’origine canadienne, le compositeur avait déjà reçu en 2010 une commande de Peter Ruzicka, L’Autre frère, lequel manifeste ainsi une fidélité aux talents en lesquels il croit. Ecrit en anglais par Toby Litt, le livret de ce nouvel opus fait entrer dans les coulisses d’une élection présidentielle aux relents vaguement américains, quand bien même l’intention reste d’abord fictionnelle. En difficulté, le candidat n’aura plus qu’à espérer une situation de crise pour sauver son fauteuil, opportunité qu’une guère aux portes du pays va fournir. Mais de cet impitoyable jeu de pouvoir, peu ressortiront indemnes. Bien que compréhensible, la fable s’avère parfois appuyée et souffre de problèmes passagers de rythme théâtral, auxquels la mise en scène de Christine Mielitz, dominée par un promontoire et des drapeaux fait de bandes noires, rouges et blanches, n’est peut-être pas étrangère.
Mais là encore c’est bien la maîtrise de l’écriture orchestrale qui retient l’attention, et ce dès les premières notes – le galbe puissant des basses s’avère à ce titre remarquable. Si à l’aune d’avant-garde décaties d’aucuns jugent l’ouvrage plutôt conservateur, c’est qu’elle s’inscrit sans nul honte dans la tradition lyrique, à savoir une intrigue portée par un orchestre et des chanteurs. Vera Egorova voile de son alto enveloppant l’inquiétude d’Anna, la veuve du président qui passe de vie à trépas à la fin du premier tableau. Lola, sa fille, brille par la voix d’Anna Pisareva. Jongmin Yoon, Harry puis le colonel, ne s’embarrasse pas de nuances dans la tyrannie, tandis que Seymour Karimov révèle la fragilité de Dimitri sous sa cuirasse d’ambition, tannée par le manager de campagne, véritable avatar méphistophélique incarné par le percutant ténor Cameron Becker. N’en déplaise aux cassandres peu averties et aux stériles controverses franco-françaises, l’opéra est un genre d’avenir et démontre que la musique contemporaine ne mérite aucunement la réputation d’intellectualisme où d’aucuns veulent la confiner, et en cela la biennale de Munich en offre une preuve incontestable avec ces deux créations;

Par Gilles Charlassier

Münchener Biennale, du 7 au 23 mai 2014
Vivier, du 7 au 10 mai 2014, puis du 15 mai au 4 juin 2014 à Braunschweig
Vastation, du 8 au 9 mai 2014, puis du 17 mai au 18 juillet 2014 à Regensbourg

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