29 octobre 2016
Automne italien à Madrid

 

Entre le Théâtre des Champs Elysées et Toronto, Norma retrouve décidément les faveurs des grandes scènes lyriques, et le Teatro Real à Madrid ne manque pas à l’appel, avec une nouvelle production confiée à Davide Livermore. S’appuyant sur un dispositif scénographique unique dessiné par le studio Giò Forma, arbre sacré, trône ou bûcher selon les rotations, la lecture proposée s’attache d’abord à élaborer des tableaux plutôt intemporels restituant l’atmosphère lunaire du drame de Bellini, dans des lumières aux teintes souvent nocturnes – aux antipodes de la mise en scène iconoclaste de Paris.

Cela présente l’avantage de ne pas distraire de la musique et des voix. En Norma, Maria Agresta démontre une évidente maîtrise dans un rôle qu’elle a déjà incarné sur plus d’une scène. Face à la prêtresse, Gregory Kunde fait vibrer un Pollione d’une remarquable intelligence musicale qui sait tirer parti de l’évolution de sa voix. Pour sa première Adalgisa, Karine Deshayes demeure égale à un instinct lyrique justement salué, affirmant une homogénéité sans placidité. Michele Pertusi complète avantageusement la quatuor, en livrant un Oroveso nourri et paternel, même avec une onctuosité en léger reflux avec l’âge. Mentionnons également les interventions de Maria Miró et Antonio Lozano, Clotilde et Flavio, ainsi que les choeurs, préparés comme de coutume par Andrés Máspero. La direction de Roberto Abbado accompagne efficacement le plateau.

De Bellini à Mozart

Le mois suivant marque le retour d’une mise en scène que l’on pourrait dire inscrite dans la légende. Commandée par Gerard Mortier alors qu’il était à La Monnaie, à Bruxelles, et qu’il a toujours conservé dans des bagages, jusqu’à Madrid, où on avait pu la chroniquer en 2012, La Clémence de Titus de Mozart réglée par Ursel et Karl-Ernst Herrmann a traversé plus de trois décennies sans vraiment prendre une ride. Le soin accordé à chaque reprise n’y est sans doute pas étranger – à l’inverse d’un usage déléguant les reprises, le binôme a chaque fois renouvelé son travail, décelable au fil de détails qui ne lassent jamais dans cette immense boîte blanche mettant à nu les passions. La dernière mouture accentue encore le dépouillement d’accessoires habilement symboliques, peut-être au-delà de la mesure, s’adaptant aussi à la personnalité des interprètes.

Si Jeremy Ovenden compose un Titus honnête et de bonne tenue, les projecteurs se dirigent sur Vitellia, qui tire toutes les ficelles du complot. A l’inverse de manipulatrices assumées, Karina Gauvin s’appuie sur la générosité de son timbre pour esquisser l’humanité d’une amoureuse bafouée plutôt que les contradictions d’une femme assoiffée de pouvoir. En Sesto, Maïté Beaumont témoigne d’une sensibilité mozartienne qui ne fait pas d’ombre à ses partenaires. On appréciera le Servilia légère de Sylvia Schwartz, sans ignorer Sophie Harmsen, Annio, et le Publio de Guido Loconsolo, ni les choeurs, sous la houlette de leur chef attitré. Quant à Christophe Rousset, ses initiatives pour mettre en valeur la dynamique de la partition peuvent surprendre par certains artifices de phrasé. Reste un spectacle essentiel, que l’Opéra de Paris a injustement retiré de son répertoire, et que l’on espère encore revoir.

Par Gilles Charlassier

Norma, Teatro Real, Madrid, octobre 2016 – La Clémence de Titus, Teatro Real, Madrid, novembre 2016

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