6 novembre 2017

Il existe encore des journalistes de gauche. Le cheveux soigneusement ébouriffé, un Iphone 3 avec en fond d’écran un tableau de Van Gogh dans une coque élimée en skaï noir assortie à un porte-feuille qui s’orne d’un petit autocollant de la Croix Rouge, Luc le Vaillant a tout de même cédé à la carte Premier. Une grosse montre se refusant d’être de marque tout comme le costume achève le personnage dont on s’attache surtout aux yeux espiègles et particulièrement vifs. Ils vous regardent comme savent le faire les hommes qui aiment les femmes et n’ont pas peur d’elles- quoique. Difficile d’être un libertaire-libertain aujourd’hui, un an après les mouvements MeToo et Balance ton porc. C’est d’ailleurs sur le portrait de son instigatrice, Sandra Muller, que travaille actuellement celui qui dirige depuis 2000,  la quatrième de couv’ de Libé; un « il/elle » à l’écriture inspirée voire gracieuse, rendez vous incontournable des lecteurs de Libération lorsque la der n’est pas vendue par la régie publicitaire du quotidien qui a frôlé le dépôt de bilan en 2014, passé des mains d’Edouard de Rothschild, qui avait ajouté le titre créé en 1973 sous « la protection » de Jean Paul Sartre à son écurie de chevaux de course avant que Patrick Drahi, propriétaire de SFR et Numéricable ne « donne » 18 millions d’euros pour que Libé ne disparaisse pas avec l' »après Mitterrand ». « Son style a un côté débordant, humide, un peu sexe, qui exaspère les puritains. Lui, rien ne l’agace plus que les pisse-froid, les peine-à-jouir ». Philippe Lançon, qui vient de recevoir le Prix Femina 2018 pour son livre Le Lambeau revenant sur ce matin du 7 novembre où la mort n’a pas voulu de lui dans les locaux de Charlie Edbo, a raison: ce fils ainé d’une famille de six enfants, né en Bretagne il y a soixante ans, aux mains de voileux,  est « cash » comme dirait les jeunes; il défend ainsi la prostitution, la GPA, la légalisation des drogues et la liberté d’expression totale, bref un digne enfant de Serge July. Entré en 1989 au service « sport » de Libé, à une époque où « le fric et le dopage n’avaient pas encore pris le pouvoir et où les coureurs nous recevaient dans leur chambre d’hôtel pendant le Tour de France », cet ancien du CFJ saute le pas six ans plus tard, avec l’exercice du portrait de gens connus ou d’anonymes, un exercice d’écriture qui « se concentre sur ce que les gens sont, pas sur ce qu’ils font. C’est la limite de l’exercice, c’est aussi sa particularité. Et c’est sans doute ce qui fait sa saveur à l’heure où l’exhibition de soi triomphe et où la psychologisation gagne ».1998, c’est la consécration pour ses quarante ans: le Prix Albert Londres, qui récompense le meilleur grand reporter, pour Chronique d’une tempête annoncée, un reportage consacré aux Palestiniens. Suivent un peu trop de portraits consacrés à des jeunes actrices que d’aucuns apparentent à du « publireportage ». Car Luc le Vaillant le revendique; il aime le sexe et à l’image de Jessica Chastaing, lobbyiste implacable dans Miss Sloane, « il faut bien que le corps exulte » comme dirait Brel. En 2014, il publie La vie rêvée des filles, livre compilant ses « papiers hormonaux », comme il le dit lui-même, reprenant à son compte une expression de ses confrères. Un vrai NPC- Non Politically Correct- à la française qui soutient Dieudonné, « il est trop simple de célébrer la satire acceptable et de mettre à l’index les désastreuses idées qui heurtent, choquent et violentent » et bouffe du curé à une époque ou Trump et Bolsonaro ont le soutien de l’Église tandis que le Pape conseille aux parents d’enfants homosexuels d’aller voir un psy. Aide toi le ciel t’aidera plutôt que Inch Allah.

Au lendemain des attentats de Paris du 13 novembre 2015, c’est sous le titre « C’est gentil, mais ne vous sentez pas obligé de prier pour Paris » qu’il évoque en franc tireur la capitale française qui « s’est fait attaquer pour son incroyance festive, pour son côté Sodome et Gomorrhe assumé, pour sa tolérance sans doute assez bêtasse mais très honorable pour toutes les croyances tant qu’elles restent agenouillées dans le cagibi de leur intimité ». Mais si l’Église catholique est une cible régulière de ses billets, le journaliste est bientôt accusé d’islamophobie pour avoir décrit dans un article de Libé son malaise et ses fantasmes après avoir croisé dans le métro une femme musulmane couverte de la tête aux pieds:  » La tenue traîne jusqu’au sol et balaie la poussière des anxiétés alentour. Les mains sont gantées et on ne saura jamais si les paumes sont moites. Cette autre soutane monothéiste lui fait la cuisse évasive, la fesse envasée, les seins restreints. Les cheveux sont distraits à la concupiscence des abominables pervers de l’Occident décadent ». Et de poursuivre: »  Tant qu’elle ne rafale pas les terrasses à la kalach, elle peut penser ce qu’elle veut, croire aux bobards qui la réjouissent et s’habiller à sa guise mais j’aimerais juste qu’elle évite de me prendre pour une buse », oubliant au passage que chacun(e) doit être libre de s’habiller comme il l’entend comme cette jeune fille de 25 ans, qui s’est rebaptisée elle même Shahinez, aperçue sur le quai de la gare de Roubaix, visage de sainte et Converse aux pieds. Intriguée, je lui avais parlé: étudiante en arabe et loin d’être une victime dans une famille musulmane où elle a été la seule des filles à choisir de porter le niqab, elle m’avait aidé avec une gentillesse infime à trouver mon TGV pour Paris. Une jolie rencontre que Luc le Vaillant ne s’offre sans doute pas avec la gente féminine, un peu trop prédateur pour que celle-ci puisse exister. Mais bon, avec la soixantaine, les cheveux blancs qui arrivent, d’ailleurs pas assumés, cela devrait sans doute changer… En attendant, il finit de rembourser le crédit immobilier de son appartement non loin du nouveau siège de Libé. Avec 5000 euros par mois, il lui reste encore quelques mensualités. Son dériveur, resté en Bretagne, est en revanche payé.

Par Laetitia Monsacré

 

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