28 novembre 2015
La croisade sur le stade à Gand

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A priori, Rossini et son champagne musical sonnent comme le remède idéal pour oublier les massacres terroristes du 13 novembre à Paris, même si le rarement donné Armida, inspiré du poème du Tasse Jérusalem délivrée plonge au cœur des croisades chrétiennes. Et pourtant, avec son décor de stade – certes d’athlétisme – et ses maillots de foot, la nouvelle production de l’Opéra des Flandres confiée à Mariame Clément, n’a pas manqué de susciter des rapprochements de la part du public, allant jusqu’à imaginer de la sorte un écho aux événements. L’économie du théâtre lyrique le démentirait cependant aisément, ce qui n’empêche pas l’équipe artistique d’avoir été troublée par les coïncidences, ainsi que la metteur en scène nous l’a confié à l’issue de cette première à Gand, d’autant que la lutte contre les infidèles, musulmans, dans le livret, ne fait pas l’économie du sang, que l’on voit coagulé sur la tête des guerriers : autres temps, mœurs hélas trop semblables ?

Rinaldo version Zidane

Cela dit, le spectacle a choisi de rhabiller la chute du chevalier Rinaldo, moqué d’ « italien » par Gernando pour avoir céder aux mollesses de l’amour qu’il condamnait peu avant encore, du maillot d’un célèbre numéro 10 qui a brisé sa carrière au sommet sur un coup de tête vengeur lors d’une certaine finale de l’Euro 2006 – le public flamand a généralement reconnu Zidane, signe que l’affaire avait dépassé les frontières hexagonales – pour donner une image plus « actuelle » de l’intrigue. Sans aller chercher dans la transposition du champ de bataille à la pelouse une translation de la logique du bouc émissaire pour honorer la mémoire du philosophe et anthropologue René Girard disparu au début du mois, discuter la scénographie de Julia Hansen, qui n’essaie pas d’imposer une unité dramatique à laquelle l’ouvrage ne prétend pas, ni s’arrêter sur la poupée gonflable en guise d’Armida que la concupiscence des croisés convoite,  on retrouvera dans la scène inaugurale du deuxième acte, aux Enfers, l’habituelle virtuosité de Mariame Clément : le démon Astaroth devient le double de Rinaldo qui rejoue le coup de folie qui a anéanti sa gloire et nargue le héros dans son sommeil à la fin de ce cauchemar.

Un festival de ténors

Ce jeu sur le dédoublement rejoint d’ailleurs habilement le choix d’une distribution qui condense six des neuf personnages en trois chanteurs – deux pour chacun donc. Mais l’originalité la plus frappante de la partition réside dans ses six ténors – réduits ici à quatre interprètes, tous ici en prise de rôle – avec pour climax le trio du troisième acte, au moment où Ubaldo et Carlo cherchent à détourner Rinaldo des mirages érotiques pour le ramener sur le chemin de l’héroïsme. Ce dernier trouve en Enea Scala  une mâle vaillance, qui résonne dans la vigueur lyrique d’une voix solide capable d’attendrissements dans les duos amoureux sans céder au sentimentalisme. La stature de Robert McPherson recèle l’éclat plus léger de Gernando, tandis que l’intégrité de la ligne, en particulier dans les aigus, s’épanouit davantage en Ubaldo. Avec Dario Schmunch, c’est l’autorité du chef qui parle, sous le vêtement de Goffredo – Godefroid de Bouillon – quand Carlo adapte cet instinct soumettant la nuance à la puissance. Adam Smith confie à Eustazio sa clarté juvénile. Idraote puis Astarotte, Leonard Bernad, également membre du Jong Ensemble Opera Vlaanderen que l’on avait déjà repéré en Biterolf le mois dernier dans Tannhäuser, affirme un registre  grave prometteur. Dans le rôle-titre enfin, Carmen Romeu recueille un succès mérité dans une partie, où l’expression le dispute à la virtuosité, que peu de solistes sont en mesure d’assumer. Outre les choeurs, préparés par Jan Schweiger, on restera frappé par la vitalité qu’Alberto Zedda, du haut de ses quatre-vingt sept ans, insuffle à l’Orchestre Symphonique de l’Opéra des Flandres. Ce grand connaisseur du corpus rossinien y puise sans doute une jeunesse qui semble inaltérable.

 

par Gilles Charlassier

 

Armida, Opéra de Gand, jusqu’au 4 décembre 2015

 

 

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