5 février 2018
Rameau décalé à l’Opéra Comique

Après Miranda sur des musiques de Purcell, l’Opéra Comique poursuit sa relecture du répertoire par des réécritures dramatiques censées être plus en phase avec la sensibilité d’aujourd’hui. A la différence toutefois du spectacle de l’automne dernier réglé par Katie Mitchell, qui se contentait de reprendre l’intrigue de La Tempête de Shakespeare d’un point de vue féminin jugé alors négligé, sinon bâillonné, Et in Arcadia ego imagine une histoire inédite sur une compilation de partitions de Rameau. Le texte des parties chantées a été adapté par Eric Reinhardt, à la fois parce que les livrets sont reconnus, déjà par les contemporains du siècle des Lumières, comme le maillon faible des opéras du compositeur, et pour le rendre plus accessible au spectateur du troisième millénaire.
Le projet, scénographié par Phia Ménard, s’annonce séduisant : on est en 2088, et Marguerite, sorte de Faust du deuxième sexe – le prénom est évidemment tout sauf fortuit –, a une âme de jeune femme dans un corps de nonagénaire. A la suite d’une sorte de pacte alors qu’elle avait vingt-trois ans – ce qui ramène en 2017 – , elle connaît le jour exact de sa mort. Et au seuil du trépas, elle se souvient de sa vie. Faisant descendre l’eschatologie dans l’arène du psycho-sociologique, la pièce esquisse le passage de l’adolescence et suggère les ambivalences parfois violentes de l’amour, de la gloire et de la convoitise.

Sauvé par la musique

Les promesses de l’argument se heurtent cependant aux décalages de prosodie, quoique annoncés comme intentionnels, qui viennent accentuer des platitudes dans le choix de mots et des sonorités, avec des effets ça et là humoristiques pas toujours volontaires, troquant souvent les conventions poétiques surannées originelles pour d’autres formulations presque aussi convenues. Moins attendu, et moins fluide, le texte doit constituer une gageure pour Léa Desandre, très exposée dans ce seul en scène, seulement accompagnée par les chœurs des Eléments préparés avec soin par Joël Suhubiette. Après avoir pris ses marques dans les premiers numéros, elle finit par s’épanouir dans une incarnation investie et sensible, où son mezzo trouve la juste couleur. 
A rebours de cette focale intimiste, l’installation artistique imaginée par Phia Ménard déploie des prodiges de moyens, et joue sur les matières – entre autres la glace qui fond au fur et à mesure que l’adolescente abandonne son enfance et ses jouets. Certains effets sont d’une belle justesse, à l’exemple des lettres qui s’effacent progressivement des derniers mots. Même si l’image n’a rien d’original, on aurait en revanche bien fait tomber le rideau avec l’éloignement de l’héroïne sur le plan incliné vers les coulisses, en une sorte de probable inversion de la mort de Violetta selon Callas et Visconti – avatar d’une autre Marguerite, Duval celle-là –, plutôt que l’interminable bruit de soufflerie avec la masse noire qui gonfle et envahit le plateau comme un linceul redondant et encombrant. On se consolera en sortant que l’on a entendu l’un des meilleurs spécialistes de Rameau dans la fosse. A la tête de ses Talents lyriques, Christophe Rousset cisèle jusqu’à la gourmandise le foisonnement expressif de couleurs et de rythmes d’une musique qui n’a guère besoin du secours du théâtre pour être elle-même un théâtre symphonique. Quelques années après la Symphonie imaginaire compilée par Marc Minkowski, voici un opéra imaginaire du même Rameau, sauvé par les notes.

Par Gilles Charlassier

Et in Arcadia ego, Opéra Comique, jusqu’au 11 février 2018

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