6 août 2019
Menton, une édition anniversaire sous le signe de l’excellence

Depuis qu’il en a repris les rênes en 2013, Paul-Emmanuel Thomas a redonné au Festival de Menton la place qui lui revenait dans la cartographie des rendez-vous majeurs de l’été. L’édition du soixante-dixième anniversaire ne démentira pas cet amour de l’excellence qui ne regarde pas vers le passé, avec une façade de la Basilique Saint-Michel désormais ravalée. De fait, la programmation de ce cru 2019 ne cultive aucunement la nostalgie et ne se réfugie pas dans les gloires patinées – à l’inverse des introductions au micro à bedaine et cheveu blancs, reliquat d’une époque révolue. Si les concerts sur le Parvis mettent à l’affiche quelques uns des meilleurs solistes et formations d’aujourd’hui, esquissant parfois des fidélités d’une année sur l’autre, la renommée des invités ne se substitue jamais à l’exigence musicale. En donnant un coup de projecteur, deux soirs consécutifs, à un genre réputé parfois difficile, le quatuor à cordes, Paul-Emmanuel Thomas n’hésite pas à bousculer certains réflexes du public, pour renouveler son paysage musical, sans renier les racines du grand répertoire.

Alchimies musicales avec Bertrand Chamayou et le Quatuor Casals

La première des deux soirées signe les retrouvailles des festivaliers avec Bertrand Chamayou, qui avait livré l’an dernier un récital Lizst, admirable de sensibilité et d’intelligence. En ce 1er août, le pianiste français vient avec le Quatuor Casals, pour un programme intitulé «Carte blanche » – Haydn, Schumann, Franck, des classiques, mais qui ici ne respirent aucunement la routine. Dans le Quatuor opus 33 n°2 augural, les cordes catalanes font valoir un archet frissonnant, une sonorité souple et aérée, qui ne néglige pas un humour spirituel, à rebours des clichés du placide « Papa Haydn ». L’Allegro moderato dévoile, d’emblée, cette agilité musicale qui innerve un Scherzo où les pupitres dialoguent avec une complicité assurant une vitalité à la cohérence de l’ensemble. Le lyrisme délicat de l’Adagio affirme une élégance qui évite toute raideur amidonnée, avant la virtuosité virevoltante du finale, d’une exquise légèreté.

Le Carnaval opus 9 de Schumann donne ensuite la parole au piano de Bertrand Chamayou. Il y démontre une évidente maîtrise du discours, soignée et naturelle, attentive à la fluidité du cycle autant qu’à la caractérisation de chacun des épisodes. La solennité du Préambule, avec des manières d’ouverture, sert comme de page de garde d’un album qui se feuillette avec un doigté sur lequel pointe un sourire coloré de tendresse. Les demi-teintes de la rêverie gauche de Pierrot voisinent avec l’allant joueur d’Arlequin qui se prolonge avec la carrure de la Valse noble, avant un autre double portrait d’opposés, la retenue intime d’Eusebius et la vitalité plus solaire de Florestan. Les minauderies exquisement cabotines de la Coquette confirment le calibrage subtil de la ligne et de la richesse harmonique que l’on retrouve dans les numéros suivants – Réplique, Papillons, Lettres dansantes –, quand Chiarina se fait une esquisse voilée de sentiment de la Clara aimée. Sans jamais appuyer le trait, le pianiste français modèle une condensation théâtrale et narrative qui n’oublie jamais les échos et l’instinct de la forme, des amples arpèges de Chopin aux traits échevelés de Paganini, en passant par le visage d’Estrella, Reconnaissance, les chamailleries de Pantalon et Colombine et une Valse allemande. L’ultime séquence méditative – Aveu, Promenade et Pause – conduit au pictural final de la Marche des Davidbündler contre les Philistins.

Telle une imitation de construction dialectique de la soirée, après la « thèse » du quatuor et l’ « antithèse » du piano, la « synthèse » réunit les deux avec le Quintette en fa mineur de Franck. A contre-courant des interprétations qui soulignent la densité de la pâte jusqu’à la rendre pesante, les Casals privilégient un phrasé ductile. La tension dramatique ne se confond pas avec l’épaisseur d’une matière sonore qui préserve ici un dialogue décanté avec le soliste, sensible dès le Molto moderato augural. Le Lento con molto sentimento développe un chant habité, qui n’oublie pas une limpidité de l’expression, généralement étiquetée française, avant un finale vigoureux où la puissance ne prend jamais le pas sur une lisibilité frémissante. En bis, le Scherzo du Quintette de Schumann se départ avec intelligence du stéréotype germanique, sans renier le langage de la pièce.

Les Ebène ou l’extension du grand répertoire

Le lendemain, avec le Quatuor Ebène, c’est une autre excellence de la musique de chambre qui investit le Parvis de la Basilique Saint-Michel, mettant en regard deux piliers du Romantisme allemand avec ce qu’il convient désormais de considérer comme un classique du répertoire contemporain, le Quatuor « Ainsi la nuit » de Dutilleux. Si les Ebène cultivent une homogénéité du son et de la texture d’ensemble, avec une précision qui a forgé, à juste titre, leur réputation, les solistes français ne négligent pas pour autant leur quatre singularités musicales fusionnées mais nullement annihilées dans l’alchimie de la voix polyphonique. A rebours des lectures qui en accusent les aspérités des affects, ce sont les qualités plastiques du Premier Quatuor en do mineur de Brahms qui sont mises en avant, sans pour autant céder à la froideur. La rondeur raffinée des pupitres fait vibrer la pudique intériorité de l’énergie de l’Allegro, laquelle ne se dément pas dans une Romanze au moelleux d’une diététique nourrissante. Entre tamis soyeux et pizzicati, le scherzo, Allegro molto moderato, fait preuve d’un sens des climats, avant un Allegro alla breve, dont la pulsation généreuse innerve un polissage à l’affût des moindres ramifications de la mélodie.

Cette écoute avide des ressources de la lutherie fait toute la saveur inimitable de l’opus de Dutilleux, et cette magie des timbres trouve dans les Ebène un passeur évident. Les sept sections de l’oeuvre – Nocturne, Miroir d’espace, Litanies, Litanies II, Nocturne II, Constellations et Temps suspendu – se déclinent comme un continuum chatoyant, rendu ici avec une admirable intelligibilité, sans céder au didactisme. L’auditeur est littéralement enveloppé par ce flux poétique aux confins du silence et de la sensualité. Tout en rendant justice à une pièce où chaque note se révèle scrupuleusement pensée, le quatuor français évite toute austérité corsetée et démontre, sans ambages, qu’elle a toute sa place au cœur du grand répertoire, celui où l’on inscrit, par exemple, Beethoven.

Le Septième, en fa majeur, l’un des trois dédiés au prince Razumovsky, confirme les qualités idiomatiques des Ebène, gantant l’impulsivité romantique dans un velours sensible à l’architecture de l’ouvrage, qu’illustre d’emblée l’Allegro initial, quand l’Allegretto vivace e sempre scherzando équilibre une écriture contrapuntique serrée et une versatilité expressive saisissante. L’Adagio molto e mesto se déploie à la manière d’une arche lyrique magnifiée par la pureté d’une patine vivante où la profondeur du fond rejoint l’accomplissement de la forme. L’élan chamarré du finale ne dira pas le contraire. Avec un bis de Miles Davis, les Ebène défendent une excellence qui dépasse les clivages entre les genres.

Patricia Petibon à la croisée des genres

Si le quatuor à cordes est aussi au menu de deux après-midi, avec les Allegri, donnant le 1er août l’Opus 54 n°2 de Haydn et le Quatorzième de Beethoven, avec une efficacité d’une indéniable honnêteté, cette croisée entre jazz et classique, sinon au-delà, résume le programme que Patricia Petibon a conçu comme un hommage à son époux disparu, Didier Lockwook, pour le Parvis le 31 juillet. Au gré de créations, transcriptions et autres réécritures, aux côtés du piano de Dimitri Naïditch et du violon jazz de Fiona Monbet, Alchimia enjambe les répertoires, sans sacrifier l’exigence artistique. Dès la psalmodie de Mélisande, « Mes longs cheveux descendent jusqu’au seuil de la tour », au début du troisième acte de Pelléas et Mélisande de Debussy, revisitée avec des vagues électroacoustiques, et la complicité de la statue de l’Archange Saint-Michel, évoqué par le texte, c’est à une traversée onirique d’une heure et demie que l’on est invité, parsemée de clins d’oeil, à l’exemple de la comptine A la claire fontaine, de l’adaptation de Padam, de Michelle des Beatles ou des rythmes de Mission impossible, pour « Patricia Petibond », et joue d’une scénographie ludique où la cantatrice se met à nu, sans impudeur – un perroquet, peluche ventriloque, se posera un moment sur son épaule. Si quelques numéros d’opéra célèbrent ne manquent pas à l’appel, tel l’air de Lauretta, « O mio babbino caro », dans Gianni Schicchi de Puccini, ou celui de Barbarina, « L’ho perduta », des Noces de Figaro de Mozart, c’est avec une faluche et un féerique Someday my prince will come, arrangé par Didier Lockwook, puis un tambourin aux motifs cinétiques rappelant Moholo-Nagy pour la Reine de cœur de Poulenc que la soliste prend congé de son public, non sans lui avoir offert deux émouvants bis, Grenouille de Didier Lockwood, et Oh my love de John Lennon. A Menton, la poésie tutoie les étoiles, sous le signe de l’authenticité et de l’excellence, l’identité du festival à laquelle Paul-Emmanuel Thomas a redonné un souffle nouveau.

 Par Gilles Charlassier

Festival de Menton, juillet-août 2019

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