22 janvier 2016
Edmonde Charles-Roux, résistante jusqu’au bout

 

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Le jour où Vogue, journal où Edmonde Charles-Roux imposa autant de pages pour la culture que pour la mode-un autre temps- lui signifia son renvoi pour vouloir mettre une mannequin noire en couverture, son confrère François Nourissier remit sa démission dans l’heure. Deux indociles (comme purent l’être Dorothy Parker et Robert Benchley au New Yorker) qui se retrouvèrent quelques années plus tard dans le salon du premier étage de Drouant, devenus tous deux membres de l’Académie Goncourt. La brusque fin de sa carrière de journaliste à quarante ans passé marqua en effet l’ entrée en écriture, la vraie, pour cette résistante de la première heure, fille d’armateur marseillais devenu ambassadeur, parlant trois langues et ayant été de ces femmes magnifiques et libres qui vont, sans peur ni trop de reproche, vers leur destin. Cela, sans s’encombrer d’enfants tout comme la grande Isabelle Eberhardt  avec laquelle elle entra en résonance, lui consacrant douze années de sa vie; travailleuse sans relâche, elle écrivit des livres aux références multiples qui, d’Oublier Palerme à l’Irrégulière, consacré à Chanel dont elle fut disons-le franchement quelque peu jalouse, firent d’elle une des rares romancières qui, avec Duras ou Yourcenar, comptèrent au XXème siècle.

Grande collectionneuse d’art, elle fut l’amie fidèle d’André Derain qui fit d’elle de magnifiques portraits, donnant à voir cette beauté singulière, un concentré d’élégance jusqu’aux dernières années, promenant son petit Duffle coat rouge dans l’ hiver parisien. Engagée dans la résistance aux côtés de son père, puis dans l’armée pendant la seconde guerre mondiale, elle veilla comme infirmière la jeunesse française ou allemande fauchée par la guerre, leur lisant des pages de Guerre et paix; elle eut également l’intelligence de ne jamais tomber dans le ressentiment en invitant au premier Festival d’Aix en Provence en 1948, un orchestre allemand pour Cosi fan Tutte donné en plein air dans la magnifique Cour de l’Archevêché où s’élevait encore, à l’époque,  un magnifique platane au milieu des gradins. Aix en Provence plutôt que Marseille-“Les Marseillais sont bien trop bruyant en concert!”, cette ville qu’elle avait fui après la guerre, écœurée de voir comme la bourgeoisie dont elle faisait partie y avait été si peu résistante; ce fut là pourtant qu’elle y connut son grand amour, Gaston Deferre qu’elle épousa en 1973 qui lui offrit les clés de la culture avec la venue de la compagnie Roland Petit ou la création du Théâtre de la Criée. C’est là qu’elle est morte ce jeudi de janvier, mettant une date finale à cette vie qu’elle sut si bien chevaucher.

Par Laetitia Monsacré

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