20 juin 2014
Des commères joyeuses et bien inspirées à Lausanne

Lustigen GP -0777
Tribut généralement consacré aux fêtes de fin d’année, les ouvrages légers peuvent tout aussi bien refermer avec panache une saison lyrique, à l’instar de celle de l’Opéra de Lausanne qui s’achève avec Les Joyeuses commères de Windsor d’Otto Nicolai. De cet ouvrage inspiré par la pièce éponyme de Shakespeare – dont Verdi a fourni avec Falstaff l’adaptation la plus connue du répertoire – on ne retient que l’ouverture, brillant morceau de concert que les orchestres inscrivent de temps à l’autre à leur programme. Et pourtant, la savoureuse partition du compositeur allemand ne se montre pas avare en trouvailles mélodiques autant que théâtrales.

Shakespeare sur le divan

Certes, il faut composer avec des dialogues en allemand, que David Hermann a résumés et réactualisés, à l’instar de la scénographie de Rifail Ajdarpasic qui s’ouvre un bar d’hôtel chic où Frau Fluth et Frau Reich se retrouvent pour parler de la lettre d’amour cavalière qu’elles ont reçues d’un certain Sir John Falstaff et échafaudent une vengeance. Puis c’est monsieur Reich que l’on voit astiquer obsessionnellement sa BMW blanche devant le garage avant que Fenton, trop pauvre à ses yeux pour prétendre à sa fille Anna, ne tague de rage la carrosserie immaculée. Et voilà un homme à lunettes qui demande à son assistante ou secrétaire de préparer le cabinet pour la prochaine consultation : c’est un thérapeute auquel madame Fluth vient confier ses tourments, avant que d’autres ne passent sur le divan de leurs angoisses. Campé par le comédien Jean-Luc Borgeat, le personnage et ses comptes-rendus parodiant le jargon psychanalytique ponctue efficacement le spectacle, au risque d’une caricature parfois appuyée. D’une cohérence indéniable, le procédé fait l’économie de ce que les passages parlés originaux pourraient avoir de daté, mais savonne le dénouement de l’intrigue dans une sorte de chorégraphie au ralenti où se joue l’humiliation de Falstaff, perdant ainsi la lisibilité et la saveur des mariages intervertis – court-circuitant les ambitions sociales des Reich pour leur fille, au mépris de ses sentiments.

Une soirée pétillante

Du sémillant plateau réuni par Eric Vigié domine la brillante Valentina Farcas, Frau Fluth très sollicitée par de longs et virtuoses airs dont elle effeuille les difficultés avec une remarquable aisance. Contrastant avec ce timbre tonique et fruité comme le champagne que le personnage tient dans une coupe au lever de rideau, Eve-Maud Hubeaux fait entendre en Frau Reich un authentique et prometteur mezzo nourri et charnu. Céline Mellon distille quant à elle une jeunesse acidulée pour la fille Anna. Côté messieurs, on notera le solide Falstaff de Michael Tews, tandis qu’Olivier Zwarg se révèle aussi réjouissant en Fluth désorienté par les conspirations de son épouse que Benoît Capt en Reich maniaque et obsessionnel. Attilio Glaser gratifie Fenton d’un lyrisme séduisant, quand on reconnaîtra à Stuart Patterson et Sacha Michon une indéniable adéquation aux rôles de Spärlich et Cajus. Saluons enfin le chœur de l’Opéra de Lausanne et l’Orchestre de Chambre de la cité vaudoise, dirigé avec enthousiasme sonore par Frank Beermann. Nul doute possible, Shakespeare rhabillé par Nicolai fait pétiller les bords du lac Léman sous le soleil de juin.
GC
Les Joyeuses Commères de Windsor, Opéra de Lausanne, du 6 au 15 juin 2014

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Il y a 120 ans, en janvier 1898, Zola écrivait son "J'accuse". Journalistes, avocats, universitaires, écrivains, nous sommes les Stylos Noirs, rdv sur Twitter et Facebook @Stylosnoirs